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Nos lecteurs ont la parole - Georges Damien

Les Libanais sont-ils libres ?

Nous n’allons pas examiner, ici, toutes les libertés politiques, car leur champ est très vaste. Nous allons seulement parler de ce qui les fonde : la liberté d’élection et, en particulier, celle de l’élection des membres du Parlement, des députés. Autrement dit, nous allons nous pencher surtout sur la liberté des élections législatives. Les autres types d’élections, à savoir la présidentielle, les élections municipales et syndicales, sont sujettes à des types d’influences ou d’ingérences plus ou moins similaires. Les élections législatives sont bien plus importantes ; elles déterminent beaucoup plus l’avenir du pays. En effet, les élections présidentielles en dépendent directement, puisque ce sont les députés qui élisent le président de la République – et les deux autres « présidents », comme on les appelle au Liban, à savoir le président du Parlement et le président du Conseil des ministres. L’importance des élections législatives explique d’ailleurs les difficultés qu’on a trouvées à s’entendre sur une loi électorale qui satisferait toutes les parties ou toutes les confessions.

Disons-le tout de suite : non, les Libanais ne sont pas libres d’élire les personnes qu’ils trouvent dignes de siéger au Parlement, dignes de les représenter. Dans le meilleur des cas, ils jouissent d’une liberté limitée, pour ne pas dire très limitée, et ce, quelles que soient la loi et les circonscriptions électorales.

Pourquoi les Libanais ne sont pas libres ou pas tout à fait libres ?

Les Libanais ne sont pas libres car ils ont constamment besoin de « services ». Qu’est-ce qu’on entend par ce mot ? Donnons quelques exemples.

Vous avez un fils qui veut entrer dans la fonction publique ou avoir un emploi dans une compagnie privée ? Vous avez alors besoin d’un service ou d’un piston (d’une wasta). Vous avez un frère impliqué dans une affaire de drogue ? Vous voulez un permis de construire sur un terrain où vous n’avez pas le droit de le faire, vous voulez placer vos enfants dans une bonne école, forcer la main à des voisins gênants ? Vous avez besoin des faveurs d’un juge dans un procès intenté par vous ou contre vous ?

De quelque côté que vous tourniez les yeux au Liban, vous avez besoin de services ou de pistons ou encore, comme on l’appelle drôlement au Liban, de « dos ». Dans les régions pauvres comme dans certains quartiers de Tripoli, les services sont beaucoup plus modestes : il suffit de payer les frais médicaux ou pharmaceutiques ou bien encore les frais d’inscription dans une école (seulement) publique pour rendre service à une famille.

Qui va se charger d’assurer tous ces services ? Pas l’État libanais, assurément, qui n’est capable que d’appliquer la loi aux gens qui n’ont pas de… dos. D’ailleurs, certains services sont tout à fait illégaux. Les Libanais doivent recourir à d’autres moyens, à d’autres instances, aux leaders politiques (qui sont souvent en même temps des leaders confessionnels) nationaux ou locaux pour obtenir ces services, ou bien encore aux « notables », c’est-à-dire aux personnes les plus en vue dans une région, parce qu’ils sont riches ou parce qu’ils sont assez proches desdits leaders ou même parfois des services de renseignements.

Dans chaque région et dans chaque grande famille, il y a aussi des « sous-notables » ou des petits notables, qui assurent la liaison entre les pauvres citoyens (ou les citoyens pauvres) et les notables et/ou les leaderships. Ce sont ceux-là, avec les notables, qu’on appelle clés électorales.

Les services sont donc obtenus… et le jour des élections, vous devez les payer de retour en élisant les personnalités qui se sont chargées de vous les rendre. Et toute la famille doit voter pour ces personnalités, non seulement le père et la mère, mais aussi les enfants, les oncles, les tantes, les cousins... Les bénéficiaires des services exercent des pressions sur tous les individus qui leur doivent quelque chose, des parents lointains ou des connaissances de tout bord. Les jeunes ne sont pas toujours convaincus ; ils votent toutefois pour faire plaisir à leurs parents car il y va de l’« honneur » et de la « crédibilité » de la famille, selon l’expression même des parents. Voter pour ces personnalités est un acte de « reconnaissance » qu’on ne doit pas, moralement parlant, éluder, comme ils le disent.

Mais qu’en est-il des partis politiques et de leurs adhérents dans toutes ces magouilles ?

Le seul espoir d’avoir un jour des élections libres et honnêtes est représenté par les partis politiques dont les sympathisants et/ou les militants votent – en principe – d’une manière vraiment politique, c’est-à-dire pour promouvoir un projet ou des idées politiques. Mais si ces partis se mettent eux aussi à jouer le jeu des services pour gagner des voix, ils deviendront pires que les leaderships traditionnels. Et il n’est pas difficile de deviner qu’ils le font, ou disons, pour être exact et juste, que la plupart le font. On comprendrait alors leurs alliances avec des notables représentant des familles ou des communautés. Et les électeurs se moqueront pas mal de leurs idées ; l’important pour eux, c’est d’obtenir ce qu’on peut appeler ou ce qu’ils appellent eux-mêmes « la facilité de la vie ». Dans cette perspective, adieu liberté et au revoir changement... quelles que soient, comme nous l’avons déjà dit, la loi et les circonscriptions électorales...

Les services et la corruption

Quand on parle de corruption au Liban, on croit généralement que celle-ci consiste surtout à payer ou à percevoir d’une manière clandestine des pots-de-vin pour obtenir illégalement un avantage, selon la définition du Robert. Les pots-de-vin peuvent être des sommes d’argent ou des cadeaux offerts aux fonctionnaires chargés d’un quelconque dossier. Ne nous méprenons pas : c’est là une des formes de corruption les plus bénignes. Les autres formes de corruption sont plus insidieuses et, par conséquent, plus graves. Corrompre les électeurs en leur rendant des services revêt justement cette forme-ci, cette forme cachée et maligne. Son action est beaucoup plus durable : elle se transmet de génération en génération, de père en fils et bien au-delà. On pourrait penser qu’elle est anodine, naturelle, même « morale » et que ceux qui s’y adonnent ne font que leur devoir. Mais au fond, c’est une autre manière d’acheter des voix. On incrimine souvent l’argent électoral ; mais c’est là aussi une corruption directe qui ne pèse pas aussi lourd que les services dont les candidats à la députation sont si prodigues. Bien entendu, tout dépend de quel genre de services il s’agit. Il y en a qui sont très difficiles à monnayer (exemple : un poste dans la fonction publique). Certains services sont de vraies dettes dont il est très difficile de s’acquitter.

Il faudra attendre encore longtemps avant que les Libanais ne puissent récupérer (à supposer qu’ils l’aient eue un jour) leur liberté et voter pour les personnes qui méritent la députation ; il faudra attendre que l’État puisse leur assurer tous les services (au moins légaux) dont ils ont vraiment besoin et auxquels ils ont foncièrement droit.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Nous n’allons pas examiner, ici, toutes les libertés politiques, car leur champ est très vaste. Nous allons seulement parler de ce qui les fonde : la liberté d’élection et, en particulier, celle de l’élection des membres du Parlement, des députés. Autrement dit, nous allons nous pencher surtout sur la liberté des élections législatives. Les autres types d’élections, à savoir la présidentielle, les élections municipales et syndicales, sont sujettes à des types d’influences ou d’ingérences plus ou moins similaires. Les élections législatives sont bien plus importantes ; elles déterminent beaucoup plus l’avenir du pays. En effet, les élections présidentielles en dépendent directement, puisque ce sont les députés qui élisent le président de la République – et les deux autres...
commentaires (5)

Et pour demander un service, il faut venir passer une ou deux demie-journée dans le salon du Zaïm, sans se montrer presser, pour attendre son tour qui ne vient pas facilement, et le Zaïm lui demande enfin que sa demande soit faite par écrit, pour le refaire venir encore une fois et montrer aux autres visiteurs que son salon est toujours plein. En France il y a de ça aussi. Certains députés reçoivent ce qu'ils appellent les doléances de leurs électeurs pour donner des coups de fil auprès des diverses administrations et leur résoudre des problèmes.

Shou fi

23 h 27, le 27 janvier 2019

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Commentaires (5)

  • Et pour demander un service, il faut venir passer une ou deux demie-journée dans le salon du Zaïm, sans se montrer presser, pour attendre son tour qui ne vient pas facilement, et le Zaïm lui demande enfin que sa demande soit faite par écrit, pour le refaire venir encore une fois et montrer aux autres visiteurs que son salon est toujours plein. En France il y a de ça aussi. Certains députés reçoivent ce qu'ils appellent les doléances de leurs électeurs pour donner des coups de fil auprès des diverses administrations et leur résoudre des problèmes.

    Shou fi

    23 h 27, le 27 janvier 2019

  • Ne dit on pas qu'il est difficile de faire de la démocratie le ventre creux ? De quoi se plaignent ces "intellos" du manque de liberté au Liban quand à longueur de journée ils crient qu'ils crèvent la dalle ?

    FRIK-A-FRAK

    15 h 22, le 25 janvier 2019

  • Posez la question aux autres arabes si au Liban on est libre ou pas. Tous les autres sans exception je veux dire ceux qui impressionnent par leur fric et les plus pauvres. Faut juste ne pas se laisser aveugler.

    FRIK-A-FRAK

    13 h 13, le 25 janvier 2019

  • TOUT AUSSI LIBRES QUE LES TROUPEAUX DE MOUTONS QUI SUIVENT ET BELENT...

    La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

    11 h 54, le 25 janvier 2019

  • Eh oui, une description exacte de notre société politique et civile... pauvre Liban ! Irène Saïd

    Irene Said

    10 h 30, le 25 janvier 2019

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