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Idées

De Carlos Ghosn aux gilets jaunes : la responsabilité en question

Commentaire


19/01/2019

En mai 2016, une enquête du site d’investigation Propublica a démontré qu’un algorithme de prédiction de la récidive utilisé par un tribunal américain était biaisé contre les prisonniers noirs. Intitulé « Compas » (pour « Correctional Offender Management Profiling Alternative Sanctions »), le programme surestimait la probabilité que les Noirs récidivent. Une autre étude, publiée en avril 2017 dans la revue Science, a par ailleurs démontré que l’intelligence artificielle, les « chatbots » et d’autres algorithmes pouvaient engendrer des violences et de multiples formes de discriminations (raciales, de genre, etc.) à l’égard de clients, d’employés ou de la société en général.

Le 19 novembre 2018, Carlos Ghosn, le tout-puissant dirigeant de l’alliance Renault-Nissan, est arrêté à bord de son avion privé peu après son atterrissage à l’aéroport Haneda de Tokyo. Nissan a alors déclaré que son président avait été mis en état d’arrestation pour atteinte présumée à la législation financière japonaise. Nissan a expliqué que « pendant de nombreuses années », Ghosn et son administrateur, Greg Kelly, minimisaient les montants de leurs rémunérations dans les rapports remis aux autorités boursières nippones. Nissan a ajouté que « de nombreuses autres malversations graves ont été découvertes, telles que l’utilisation personnelle des actifs de l’entreprise ».

En novembre 2018, la France découvre comment transformer un simple gilet jaune en un puissant symbole. Après la décision gouvernementale d’augmenter la taxe sur les carburants, les premières manifestations des gilets jaunes ont vu le jour. Trouvant son origine dans les réseaux sociaux, l’expression de cette colère s’est ensuite étendue dans les rues de France. Depuis, les événements ont pris une tournure parfois dramatique dans les grandes villes, dont Paris.

Qu’ont en commun ces trois événements ? Ils symbolisent tous une préoccupation urgente dans nos sociétés pour une extension du principe de responsabilité. L’extension spatiale et temporelle de la responsabilité, bien au-delà de la sphère judiciaire, devrait en effet constituer un enjeu central pour les dirigeants, les responsables politiques et les activistes.


Obligation de réparer

Cette question est notamment abordée dans un texte majeur du philosophe français Paul Ricœur : « Le concept de responsabilité : essai d’analyse sémantique » (Esprit n° 206, 1994). En droit civil français, la responsabilité s’entend de l’obligation de réparer un dommage causé par une personne qui sera jugée coupable du dommage causé. En droit pénal français, la responsabilité est l’obligation de faire face au châtiment correspondant à son acte répréhensible. Être responsable revient donc à se soumettre à ces deux obligations. Ricœur explore les fondements philosophiques de la responsabilité à travers les travaux respectifs de Kant, Jonas ou Lévinas sur les notions d’engagement, de devoirs et d’altérité. Il souligne également l’importance du processus d’imputation dans l’établissement d’une responsabilité. Cela nécessite en effet une imputabilité, que Kant considère à la fois comme l’attribution de la responsabilité et son jugement moral, qui est elle-même fondée sur une présomption de connaissance de la loi par l’auteur d’une action : « Nul n’est censé ignorer la loi », dit l’adage... Cette présomption implique à son tour d’établir une distinction entre les causes « libres » (c’est-à-dire fondées sur le libre arbitre) et « naturelles » (qui lui échappent) : « Maintenant seulement, liberté et imputabilité coïncident » (Ricœur, op. cit.).

Ricœur note que les débats philosophiques contemporains ont légèrement transformé la notion de responsabilité. Ils ont soulevé des questions relatives à « l’attribution » d’une responsabilité et, plus particulièrement, ont mis en doute la continuité entre les causes naturelles et libres. Il est en effet de plus en plus difficile de faire la distinction entre « il/elle », « ils » ou « ça » dans la prise de responsabilité et, comme suggéré par Ricœur, « il faut en passer par le choc des causalités et tenter une phénoménologie de leur enchevêtrement » (ibid.).

En prolongeant ces questions philosophiques, l’accent mis (dans le droit civil français) sur la possibilité de « faute » introduit un nouveau scénario : on peut être responsable, mais non coupable (c’est le fameux « responsable mais pas coupable » prononcé par l’ancienne ministre française des Affaires sociales Georgina Dufoix, lors de l’affaire dite du « sang contaminé » qui a défrayé la chronique dans les années 1990). En tant que tel, le lien subjectif entre une action et son auteur nécessite une discussion systématique. On pourrait savoir ou pas, être conscient ou pas… L’altérité et le problème de la solidarité avec les autres (en particulier les personnes vulnérables) entrent également dans l’équation.


La portée de la responsabilité

Il est important de souligner que la responsabilité concerne aussi bien le temps que l’espace. Ricœur note à ce propos un changement majeur dans l’interprétation judiciaire de la responsabilité : « Une extension illimitée de la “portée” de la responsabilité, la vulnérabilité future de l’homme et de son environnement devenant le point focal du souci responsable. Entendons par “portée” l’extension, temporelle autant que spatiale, donnée à la notion d’“effets” de nos actes » (ibid.).

Dans un monde fait d’infrastructures numériques, de petites et grandes organisations, d’intelligence collective et artificielle, la perspective ouverte par Ricœur est sans nul doute fascinante. Elle va bien au-delà de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) et de la plupart des questions liées à l’éthique « traditionnelle » des affaires. La portée des actes est plus que jamais étendue dans le passé et le futur, et l’imputation de la responsabilité est tout à la fois hautement rétrospective et prospective. La manière dont notre société a changé depuis les années 1990 (lorsque Ricœur a écrit cet article sur la responsabilité) souligne encore davantage l’urgence à prendre cet aspect en compte. Tandis que Kant assumait une contemporanéité entre les actions et leurs conséquences, Ricœur a tenté de réintroduire la durée et la narration.

Revenons à notre premier exemple introductif : les algorithmes ou les « chatbots » ne font pas la distinction entre les « bonnes » et les « mauvaises » personnes, les bons et les mauvais commentaires, etc. Ils sont gérés par des personnes et d’autres logiciels. Dans quel contexte se produit un comportement inapproprié ? Qui et « quoi » devraient en être tenus pour responsables ? Quelle est notre responsabilité en tant que citoyens ? Devrions-nous renoncer à ces outils et punir les personnes qui ont nourri le système avec des comportements mauvais et inappropriés, en toute connaissance de cause et de la loi? Devrions-nous aussi imputer la responsabilité aux ingénieurs qui ont ouvert la porte à l’apprentissage automatique? D’un point de vue plus prospectif, ne devrions-nous pas aussi blâmer les entreprises qui investissent massivement dans l’intelligence artificielle et qui concrétisent de plus en plus l’idée d’une intelligence autonome? Jusqu’où remonter dans cette narration centrée sur la responsabilité ? De fait, plus nous avançons dans cette exploration rétrospective et prospective de notre présent, plus ce dernier semble entremêlé d’automates et de technologies.


Dilution

Le problème est encore plus complexe dans le cas de Carlos Ghosn et d’autres scandales industriels. Le partage des rôles dans les grandes organisations renforce en effet la possibilité de dilution des responsabilités. Sans vouloir exonérer Carlos Ghosn, il faut bien considérer qu’une entreprise est constituée de processus, d’infrastructures, de conseils d’administration, de modes de gouvernance qui introduisent des formes de responsabilité collective. La vie quotidienne des organisations est souvent plus complexe et constituée d’événements très subtils pouvant être au cœur d’une catastrophe.

C’est le cas également du récent mouvement social des gilets jaunes en France. Ce mouvement, qui a largement émergé dans et par le biais des médias sociaux, est un assemblage complexe de personnes, de slogans hétérogènes, de frustration profonde et de désespoir. Il existe évidemment de nombreuses micro-organisations sur Facebook et des personnes jouant un rôle spécifique hors ligne, sur les ronds-points et dans la rue. Mais comme l’ont suggéré les chercheurs Bertrand Valiorgue et Thomas Roulet, dans un article publié le 3 décembre dernier sur The Conversation, le mouvement reste largement désorganisé, plus ou moins à dessein. Nous voyons à nouveau ici une donnée très intéressante et troublante : personne n’est responsable du pire. Un membre de la manifestation des gilets jaunes, régulièrement invité sur des plateaux de télévision, a récemment déclaré : « Je ne suis pas responsable… » juste avant d’annoncer que des événements terribles pourraient se produire le samedi suivant. Mais comment un mouvement social peut-il devenir politique sans être responsable ? Et l’argument est au demeurant « réversible » : le président français Emmanuel Macron et son gouvernement revendiquent une sorte d’irresponsabilité en exprimant la ligne suivante : en l’absence de rôle officiel ou de porte-parole légitime, pas de dialogue légitime. Naturellement, ce contre-argumentaire nous laisse sceptiques, et s’avère particulièrement irresponsable d’acteurs censés incarner plus que d’autres la responsabilité. De fait, la question de la responsabilité dans le mouvement des gilets jaunes est pour le moins intriguante et probablement très différente des deux autres exemples évoqués : moins technologique que les « chatbots », moins organisée que l’histoire de Ghosn, elle est beaucoup plus visible et imbriquée de notions morales que les deux autres.

L’invitation de Ricœur à explorer la notion de responsabilité est fascinante car elle ouvre la voie à l’exploration de questions-clés pour le management et l’activité collective. Elle ouvre la porte à des discussions ontologiques sur la matérialité, le temps et l’espace de l’expérience de la responsabilité et permet de passer de la question de la responsabilité à celle de la responsabilisation. Dès lors, une autre question fondamentale se pose en effet : comment responsabiliser les personnes ?

La version originale de cet article a été publiée en anglais sur le site The Conversation.

Par François-Xavier de VAUJANY
Professeur en management et théorie des organisations à l’Université Paris-Dauphine.

Par Jeremy AROLES
Professeur assistant en management et théorie des organisations à la Durham University (Royaume-Uni).

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gaby sioufi

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