Éducation privée ou publique : Au Liban, on n’est pas sorti de l’auberge !

Au Liban, l'école publique et l'école privée traversent une crise aiguë. Illustration Bigstock

Rétrospective Liban 2018

L’école privée est plombée par la hausse des salaires imposée par la loi, et l’école publique qui n’a pas réussi à suivre l’évolution numérique peine à séduire.

05/01/2019

L’année scolaire 2018 s’est déroulée normalement dans son ensemble, sans accrocs majeurs, mais aussi sans avancée révolutionnaire. Sans mouvements significatifs de grève des enseignants, hormis quelques cas ponctuels. Sans décisions importantes, vu l’absence de gouvernement depuis le mois de mai. Sans réalisations notables non plus, alors que se font attendre les nouveaux programmes pédagogiques sur lesquels planche le CRDP (Centre de recherche et de développement pédagogiques).

L’école libanaise traverse pourtant une crise aiguë. L’école privée d’une part, l’école publique de l’autre. Pour des raisons totalement différentes. Qui mettent toutes deux en exergue l’absence d’une politique nationale éducative fédératrice, le manque de vision nationale sur la formation des citoyens de demain et la mainmise communautaire de plus en plus forte sur l’enseignement. Ce qui fait dire au ministre de l’Éducation, Marwan Hamadé, via L’Orient-Le Jour, que « l’école libanaise est aussi communautarisée que l’est le système politique du pays ». Une situation qu’entretient l’État, en finançant les écoles gratuites et semi-gratuites confessionnelles, en accordant aussi aux fonctionnaires des allocations pour payer les écoles privées de leurs enfants... En termes de chiffres, « cela représente la coquette somme de 450 millions de dollars américains par an », révèle l’ancien candidat aux législatives Gilbert Doumit, spécialisé dans la politique et la gestion publique locale et régionale, dénonçant « un problème systémique ». « Ces allocations au privé ont tué l’école publique », accuse le ministre Hamadé.


(Lire aussi : Blanquer à « L’OLJ » : Il faut éviter que le Liban perde son plurilinguisme, qui repose essentiellement sur le français)


Une législation en mal d’application

Dans cet état des lieux, c’est sur un point d’interrogation que l’enseignement privé a entamé l’année 2018. Sera-t-il capable d’appliquer sans dégâts la loi 46 qui a accordé à ses instituteurs, le 21 août 2017, une hausse conséquente des salaires et six échelons exceptionnels (par respect du principe de l’uniformité de la législation entre les enseignants du privé et la fonction publique) ? Rien n’est moins sûr. Et pour cause, un an et quatre mois après l’adoption d’une législation mal étudiée, son application demeure timide et partielle. Et l’initiative du ministre de l’Éducation, visant à échelonner les effets de la grille des salaires sur trois ans, n’aura même pas été étudiée par le gouvernement.

Seuls quelques établissements ont accordé la totalité de leurs droits à leurs enseignants. Les autres, majoritaires, menés par le secrétariat général des écoles catholiques, font toujours part de leurs profondes réticences. Ils soutiennent que l’augmentation sensible des salaires des instituteurs entraînera forcément d’importantes hausses des écolages, et un refus certain des parents d’élèves qui, eux, n’ont pas bénéficié d’augmentations de salaire. Ils font surtout part de leurs craintes pour les petits établissements scolaires non soutenus qui souffrent au risque de fermer leurs portes.

La seule option, selon le père Boutros Azar, secrétaire général des écoles catholiques, reste « que les institutions scolaires assument les augmentations salariales, et l’État les six échelons exceptionnels, ou alors que la loi 46 soit amendée pour permettre aux seuls enseignants du secondaire de bénéficier de ces échelons ». « Autrement, nous n’y arriverons pas, affirme-t-il. Cette loi est injuste, elle met en péril la pérennité de l’enseignement privé. Et nous devons trouver une issue. » C’est dans ce sens que les institutions éducatives privées mènent campagne aujourd’hui, convaincues que « depuis les législatives de mai 2018, la loi 46 n’est plus intouchable, la classe politique ayant pris conscience de ses conséquences, tant pour l’école privée que pour le Trésor public ».


(Lire aussi : L’école privée rappelle l’État libanais à ses devoirs et critique sa loi « inique »)

Mais les enseignants s’accrochent et sont déterminés à ne pas lâcher les acquis pour lesquels ils ont longtemps bataillé. « Nous ne permettrons pas que la loi 46 soit amendée de manière à nous priver de nos droits », martèle Rodolphe Abboud, président du syndicat des enseignants de l’école privée. Tout au plus, les enseignants pourraient « faire une concession, accepter que les effets de la loi soient échelonnés. Avec la promesse que leurs droits soient respectés sans exception aucune ». Mais visiblement, nous n’en sommes pas encore là. Car les tiraillements entre les trois acteurs de l’école privée (administrations scolaires, enseignants, parents d’élèves) ont sévèrement écorché leurs relations. Au point que des représentants de comités de parents d’élèves n’ont pas hésité à saisir la justice contre certaines administrations scolaires de la Mission laïque française et de l’IC, pour ne citer que ces institutions. Et le dialogue tarde à reprendre. C’est dire le climat qui régnait, fin 2018. Alors que chaque partie est toujours dans l’expectative, voire l’incertitude.


L’école publique ne séduit toujours pas

Les choses seraient moins graves si les élèves démunis de l’école privée bénéficiaient d’une solution de rechange, s’ils pouvaient compter sur une école publique digne de ce nom, susceptible de leur offrir un enseignement de qualité et un environnement convenable. Mais l’école publique ne séduit toujours pas, malgré l’envolée des scolarités dans le secteur privé. À la rentrée d’octobre 2018, elle ne scolarise toujours qu’un tiers des élèves du pays, contre les deux tiers pour l’école privée. Et elle n’a reçu que 10 % de nouvelles recrues, issues du privé. C’est dire le peu d’intérêt pour une institution gratuite, certes, mais encore archaïque et peu adaptée au numérique. Et ce, malgré les aides internationales au secteur qui scolarise 210 000 petits réfugiés syriens. « Nous n’avons pas constaté de migration massive du secteur privé vers le public, juste un petit mouvement, note le ministre Hamadé à ce propos. Non seulement les parents refusent que leurs enfants côtoient des élèves syriens, mais l’école publique manque d’argent, d’équipements et d’infrastructures. » La solution à long terme ? « Que l’État réduise les allocations à l’école privée et finance l’école publique… »


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Chady

“les parents refusent que leurs enfants côtoient des élèves syriens“
Se sont peut être ces parents là qui auraient besoin d’aller à l’ecole.

Chady

“les parents refusent que leurs enfants côtoient des élèves syriens“
Se sont peut être ces parents là qui auraient besoin d’aller à l’ecole.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LE DIRECTEUR D,UNE ECOLE PRIVEE DE TRIPOLI DISAIT, JE M,EN SOUVIENS ENCORE, QU,A L,ECOLE PUBLIQUE ON ENTRAIT ANE ET ON SORTAIT MULET... C,ETAIT SON SLOGAN QUE JE NE PARTAGEAIS PAS COMPLETEMENT CAR IL Y A DES ECOLIERS DU PUBLIC QUI ONT AUSSI BRILLER DANS LA VIE...

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