Nos Lecteurs ont la Parole

Accrochez-vous à vos passeports

Marie-Danielle KAHWAGI
OLJ
15/12/2018

« Stoflé » est un mot vulgaire, bien de chez nous, qu’on entend souvent quand on a fait un mauvais choix et qu’on refuse d’écouter la personne qui essaie de nous raisonner. Alors, face à notre obstination, elle le lance avec défi, pour dire « tant pis pour toi ! » ou « assume ! ».

Ce mot, Madame, je vous demande, avec respect, de bien réfléchir avant de l’utiliser. De toute façon, avec moi, il était complètement inapproprié vu que je n’avais fait aucun choix, à part celui de mettre mon sort entièrement entre vos mains, devant la situation pénible où je me trouvais. Vous étiez mon radeau, mon salut, mon Liban en France.

Jeudi après-midi, disparition de mon sac à main avec à l’intérieur, si j’ose dire, une grande partie de ma vie. Gendarmerie, mairie, office de tourisme. Retour sur les lieux de la disparition. Fouilles et refouilles. J’avais espéré trouver mes papiers à côté d’une poubelle, mais rien, même pas les photos de mes enfants. Jeudi soir, invocation de tous les saints puis opposition pour la carte bancaire. Jeudi, nuit insomnie. Vendredi matin, il fallait se rendre à la dure évidence : j’étais sans passeport, sans papiers, sans un centime d’euro.

Heureusement, mon téléphone était dans ma poche. En mémoire, une photo de mon passeport, de mon billet d’avion… Je « google » le numéro ambassade. « Allô, au secours ! Je suis libanaise mais actuellement sans identité… Non, je suis à 600 km de Paris. Oui, je sais, ça n’arrange pas les choses… »

Dans le meilleur des mondes, celui où des fois je m’évade en fermant les yeux, un sourire béat sur les lèvres, vous m’auriez demandé si j’étais logée, si j’avais besoin d’argent ou de prendre contact avec quelqu’un au pays. Ces questions, vous ne les avez pas posées. Mais pour cela, Madame, je ne vous en veux pas. C’est vrai que le monde dont je parle, peu de gens y croient !

Instructions administratives claires et nettes : documents à envoyer, photos, enveloppe timbrée en recommandée pour le colis retour, argent… Je m’exécute, envoie le colis. Ouf, je suis sauvée ! Mon laissez-passer me sera envoyé lundi. Mon avion part vendredi à 8h. Tout est fait dans les délais… en principe !

Par acquit de conscience, je rappelle lundi. « C’est en cours ! » me répond-on. Parfait, merci.

Confiante, j’attends le facteur mardi. Puis mercredi. Pas de courrier.

Désemparée, re-allô ! S’il vous plaît Madame…

Horreur ! L’enveloppe est encore sur votre bureau ! Vous venez de vous en rendre compte : elle n’a jamais été postée. Mais ce n’est pas votre faute, vous l’avez envoyée avec la personne chargée du courrier. La poste était fermée (un lundi ?!), cette personne a donc redéposé l’enveloppe sur votre bureau sans vous en avertir, et vous ne l’avez pas vue. Défaut d’organisation. Passe encore, cela peut arriver ! En attendant, moi je suis dans de beaux draps ! Au secours, qu’est-ce que je fais ? Et le voilà qui arrive, le « Stoflé », cognant de tous les côtés sur mes tempes.

Ce mot, Madame, devrait être banni du langage de toutes les ambassades du monde. Quand vous délivrez des passeports ou des laissez-passer, lisez bien, je vous prie, ce qui est écrit en première page : prière d’accorder au titulaire de ce document toute aide et protection légitimes.

Heureusement, j’étais entourée d’amis, sinon qu’aurais-je fait ? Je refuse de me dire « je préfère ne pas y penser! » Bien au contraire, j’y pense fort et c’est précisément pour cela que j’écris, pour les gens qui se seraient trouvés dans la même situation que moi, mais qui n’auraient pas eu la chance d’être soutenus et accompagnés moralement et financièrement.

Chers compatriotes, quand vous êtes à l’étranger, gardez vos passeports dans des coffres-forts. Et si vous êtes obligés de les avoir sur vous, soyez très vigilants… sinon, gare au « Stoflo » !


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Wlek Sanferlou

En fait on doit tous "nostofil" ...on croit fort au Liban malgré tout

Avangarde

Je pense qu'il convient d'attribuer la nervosité de la fonctionnaire de l'ambassade à l'ambiance en France. Sa réaction n'a rien avoir avec l'attitude générale des fonctionnaires de nos ambassades.

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