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Moyen Orient et Monde

Comment les houthis ont réussi à résister à l’ogre saoudien

Décryptage

Groupe marginalisé par le passé, les rebelles négocient aujourd’hui d’égal à égal avec le gouvernement yéménite et ses alliés les conditions de la paix.


Julie KEBBI | OLJ
13/12/2018

Comment David résiste-t-il face à Goliath ? Comment une petite milice, quasiment inconnue il y a encore quelques années, peut-elle tenir tête à une coalition de plusieurs puissances régionales, menées par l’ogre saoudien et la Sparte du Golfe, les Émirats arabes unis ? Groupe marginalisé devenu un acteur incontournable du conflit yéménite, les houthis sont aujourd’hui assis à la même table que la délégation du gouvernement du président Abd Rabbo Mansour Hadi à Stockholm pour des consultations de paix menées sous l’égide de l’ONU. Contre toute attente, ces combattants rebelles, qui seraient aux alentours de quelques milliers selon les estimations, ont réussi leur pari. En presque quatre ans, les forces de la coalition arabe menées par Riyad et Abou Dhabi, qui sont intervenues en mars 2015 en soutien au président Hadi, n’auront réussi qu’à déloger les rebelles des provinces de Aden et de Marib. Malgré leur force de frappe et leurs moyens colossaux, ils n’ont pas pu modifier radicalement le rapport de force. La coalition est aujourd’hui enlisée dans une guerre qui a déjà fait 10 000 morts, selon l’ONU. L’absence d’une armée solide sur le terrain sur laquelle la coalition pourrait s’appuyer, le manque d’expérience militaire de l’armée saoudienne, les velléités d’indépendance du Sud-Yémen, et les divergences stratégiques entre Riyad et Abou Dhabi expliquent en partie cet échec. Mais il résulte, dans le même temps, de l’extrême résistance des houthis, qui s’appuient sur leur connaissance aguerrie du terrain et sur une stratégie de recrutement efficace.

Le début de la séquence remonte à septembre 2014. Les partisans d’Ansarullah (autre nom des houthis signifiant « Les Partisans de Dieu ») créent une alliance de convenance avec l’ancien président yéménite Ali Abdallah Saleh pour renverser son successeur et sortent triomphants d’une féroce bataille contre les forces gouvernementales pour la prise de la capitale Sanaa, une victoire cristallisée par la fuite du président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi qui se réfugie à Aden, dans le Sud, en janvier 2015. Les lignes de front ont bien peu bougé depuis : le nord du pays est aux mains des rebelles, le Sud dans celles des forces loyalistes et de la coalition. Le groupe dirigé par Abdel Malek al-Houthi, qui a réussi à faire tomber Sanaa en quelques semaines à peine, impressionne par ses capacités et sa rapidité d’action, tout en ayant été aidé par ses alliés.

Confinés dans les hauts plateaux yéménites, leur position de force aujourd’hui dans le pays est le résultat de longues années de préparation et de nombreuses guerres contre le régime de l’ancien président Ali Abdallah Saleh depuis les années 2000. « Les dirigeants (houthis) sont très doués pour organiser la résistance militaire », explique à L’Orient-Le Jour Charles Schmitz, vice-président de l’Institut américain des études yéménites et professeur à l’Université Towson. Autre atout de taille leur permettant de grossir leurs rangs, les rebelles sont appuyés par plusieurs tribus et par les forces loyales à Saleh jusqu’en décembre 2017. « Les houthis ont une emprise solide sur les tribus au nord du pays et dans la capitale, Sanaa. Ils ont aussi l’assentiment de ceux qui ne sont pas satisfaits de l’intervention saoudienne et émirienne, et ils rassemblent donc beaucoup de gens qui ne leur sont pas activement opposés », indique M. Schmitz.


(Lire aussi : Dialogue difficile entre belligérants au Yémen, des millions de personnes "affamées")


Soutien iranien
Les houthis tirent aujourd’hui les bénéfices de leurs liens étroits avec l’Iran, une relation entretenue depuis les années 1990. À la différence du président Hadi qui est désormais complètement dépendant de Riyad et d’Abou Dhabi, les houthis ne sont pas pour autant les obligés de Téhéran qui leur fournit un soutien politique et militaire. Dès 2014, « des entraîneurs et des stratégistes du Hezbollah ainsi que des Iraniens ont travaillé avec les houthis et les ont supervisés, ce qui les a aidés à prendre Sanaa », soulignait déjà en décembre 2017 à L’OLJ Nadwa Dawsari, analyste du conflit yéménite et directrice du Center for Civilians in Conflict in Yemen. « L’Iran a également aidé les houthis à développer la technologie de fabrication d’armes, y compris des missiles », avait-elle précisé.

Un rapport semestriel du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, discuté hier par le Conseil de sécurité, fait état de la découverte de nouvelles armes, présumées être de fabrication iranienne. Selon le texte, le responsable onusien a « examiné deux conteneurs-lanceurs pour missiles antichar guidés, que la coalition dirigée par l’Arabie saoudite avait récupérés au Yémen. Il a constaté des caractéristiques propres à une fabrication iranienne et des marquages faisant état de dates de production en 2016 et 2017 ». Alors que les rebelles tirent régulièrement des missiles en direction de Riyad depuis la frontière entre les deux pays, M. Guterres « a également examiné un missile sol-air partiellement désassemblé qui avait été saisi par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite, et observé des particularités correspondant à celles d’un missile iranien », précise le document. Le soutien iranien aux rebelles n’est cependant pas le seul facteur expliquant leur expansion militaire puisqu’ils ont aussi bénéficié du soutien des membres pro-Saleh de la garde républicaine au début du conflit, leur permettant ainsi d’avoir accès à du matériel militaire plus lourd. Le Yémen est également une plaque tournante dans la région pour la vente d’armes où se trouve le plus grand marché d’armes au monde à Souk el-Thal.

Le marché noir permet aussi aux houthis d’alimenter leurs caisses alors qu’ils « contrôlent les marchés sur leurs territoires », remarque Sama’ al-Hamdani, analyste sur le Yémen interrogée par L’OLJ. Dans le cas où « ils auraient besoin d’argent, ils fermeraient une station-service et vendraient du pétrole à proximité, sur le marché noir, à un prix double ou même triple. S’il y a une demande, ils peuvent facilement contrôler l’offre », poursuit-elle. « Les ressources restantes du nord du Yémen – taxes, impression de devises et manipulation des marchés du carburant – sont consacrées au maintien de la main-d’œuvre d’Ansarullah, incluant environ 30 millions de dollars par mois en don de carburant iranien », rapporte Michael Knights, chercheur au sein du programme militaire et de sécurité du Washington Institute for Near East Policy, dans une analyse publiée en septembre 2018 intitulée : « La machine de guerre houthie : de la guerre de guérilla à la capture d’État ».


(Lire aussi : « Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sont les pires dans le monde en matière de droits de l’homme »)


Position de force
Pour assurer leur visibilité, les houthis alimentent les réseaux sociaux par des éléments de propagande, notamment grâce à leur chaîne de télévision al-Massirah, tout en s’inspirant de la martyrologie chiite utilisée par Téhéran et le Hezbollah, pour encourager leurs combattants à se sacrifier pour la cause. Les houthis sont toutefois de confession zaydite, une branche issue du chiisme, et ne suivent pas le wilayet al-faqih qui ne concerne que le chiisme duodécimain. « Un mélange d’endoctrinement, de machisme, de subsistance matérielles a permis au mouvement houthi de disposer de nouveaux combattants sur près d’une douzaine de champs de bataille au Yémen pendant plus de trois ans de guerre », est-il indiqué dans l’analyse de M. Knights. « Ansarullah exploite la mort des dirigeants houthis, la nature du gouvernement yéménite soutenue par l’étranger et l’utilisation des troupes du Sud dans le nord du Yémen pour exploiter les moteurs culturels et stimuler le recrutement », souligne-t-il.

Le retournement de veste de Ali Abdallah Saleh en décembre dernier, qui s’est dit prêt à se joindre aux forces du président Hadi avant d’être tué par les houthis peu après, a affaibli les rebelles, alors qu’une partie des forces pro-Saleh a rejoint le camp pro-Hadi. Malgré les prédictions des experts, l’épisode ne leur inflige cependant pas un violent revers puisqu’ils parviennent à garder leur emprise sur le nord du pays et, surtout, à Sanaa et Hodeida, grande ville portuaire à l’ouest du pays. Lieu stratégique, Hodeida leur garantit un accès privilégié à la mer Rouge, tandis que 70 % de l’aide humanitaire y transite. Les forces loyalistes et de la coalition lancent l’offensive en mai dernier pour en prendre le contrôle, mais l’opération s’installe dans le temps alors qu’elles sont désormais stationnées aux abords de la ville.

Forts de leurs succès, les houthis sont devenus incontournables pour mettre un terme à la guerre qui ravage le pays et qui affame des millions de Yéménites. M. Guterres est attendu aujourd’hui en Suède pour « encourager » les parties à continuer les consultations de paix qui doivent se clôturer ce même jour. Si les deux camps se sont échangé une liste de 15 000 noms pour établir un accord d’échanges de prisonniers mardi dernier, la question du contrôle de Hodeida reste épineuse. Si l’ONU a proposé de superviser la ville, rien n’est moins sûr quant à la volonté des houthis d’accepter de lâcher du lest sans une offre du gouvernement Hadi – et de la coalition – à la hauteur de leurs ambitions.


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L’azuréen

Dans cette guerre il n’y a malheureusement que des perdant : des milliers de morts, la famine et un pays délabré. Pas de quoi s’enorgueillir ...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LA MEGA ERREUR FUT D,AVOIR LAISSE LES HOUTIS OCCUPER TOUT LE PAYS ET PUIS DE SE MOUVOIR !

AIGLEPERçANT

J'applaudis des 2 mains et très fort cet article qui remet en place les idées reçues et fausses , émanant de la propagande wahabo-OCCIDENTALE.

Cependant il ne fallait aucune avoir de la pudeur pour révéler que l'Amérique du clown et israel sont complices direct ou indirects dans cette opération militaire qui vire à l'échec de cette " coalition" .

Avoir expliqué que les houtis zaidites étaient plus proche du sunnisme que du chiisme duodecimien prouve que le travail de recherche a été bien accompli .

Maintenant pour ceux que ça intéressent d'en apprendre tous les jours , veuillez changer houtis ou ansarallah par HEZB LIBANAIS RÉSISTANT.

On est dans les mêmes schémas.

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