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Liban

L’enfance perdue et rattrapée de Mohammad el-Joundi

Rencontre

En fuyant Hama sous les bombes en 2013, le réfugié syrien de 12 ans ne pensait pas pouvoir assurer l’éducation de plus de 200 de ses compatriotes. Une histoire sur la force de l’enfance.

07/12/2018

La vie a parfois d’étranges manières de surprendre et de donner là où elle a repris. Et le destin insolite du jeune Mohammad el-Joundi, qui n’aurait jamais imaginé un jour vivre une enfance comme la sienne, en est bien la preuve. Du haut de ses 17 ans, il est conscient du chemin parcouru ; il en ressort grandi et couvert d’honneurs ! Il y a quelques semaines, il recevait en Espagne le MTV EMA Generation Award, son second prix après le prestigieux International Children’s Peace Prize de la Fondation Kids Rights, et qui lui a été remis en 2017 par l’icône Malala Yousafzai. Son histoire, celle du réfugié syrien qui a ouvert une école pour ses compatriotes dans la Békaa à seulement 12 ans, est aujourd’hui mondialement reconnue.

Entre Hama et Aley

Les faits remontent à 2013. Avec sa sœur, son père et sa mère, Mohammad el-Joundi est contraint de quitter sous les bombes le rif de Hama et débarque dans la cohue à Aley, où la famille s’installe tant bien que mal. « Ce n’était pas la plus joyeuse des expériences, raconte-t-il à L’Orient-Le Jour. Mes parents ne sont pas pauvres, plutôt aisés, mais notre situation financière s’est rapidement détériorée à l’époque. C’était une phase difficile. Au Liban, je n’ai pas pu poursuivre mes études. Aucune école n’acceptait de me prendre en milieu d’année, et celles près de la maison étaient soit trop chères, soit enseignaient en français. » Alors qu’un enfant aurait pu ne pas se soucier du temps perdu, Mohammad el-Joundi, ne voulant pas rester les bras croisés à attendre un cataclysme, s’inscrit à des cours de photographie. « J’ai voulu m’occuper, faire quelque chose d’utile, dit-il. À Dar el-Moussawer, à Beyrouth, on m’a donné une caméra. En parallèle, ils avaient un projet de distribuer 500 caméras à 500 réfugiés dans des camps, et c’est ainsi que j’ai pénétré ce monde pour la première fois… »

Dans la Békaa, le jeune garçon a une idée. Incapable de rejoindre lui-même une école, il pense à ses plus jeunes compatriotes. Pourquoi ne pas créer un endroit où les enfants pourraient apprendre, surtout à lire et à écrire ? « On ne me prenait pas trop au sérieux, ce sont mes parents qui m’ont aidé. Nous avons d’abord recruté quelques volontaires pour donner les cours, avec ma mère qui est professeure de maths, mon oncle, ma sœur et moi. J’avais 13 ans. À la base, il s’agissait uniquement de 4 chambres et les choses n’étaient pas très organisées. Avec le nombre grandissant d’élèves, plus de 150, nous avons dû gérer. Même les parents des élèves participaient aux leçons, car certains ne savaient ni lire ni écrire. Dans notre école, chacun apprend selon son niveau. » « Quelque temps après, l’école et le camp ont été détruits, poursuit-il. Nous avons délocalisé et trouvé un autre local dans la région d’el-Marj. Aujourd’hui, mon projet personnel a grandi. L’école accueille quelques 200 réfugiés avec des professeurs spécialisés, pour un horaire matinal et un horaire de nuit. Nous aidons aussi quelques enfants à se hisser au niveau des écoles publiques pour pouvoir les rejoindre. Quant aux matières, elles sont variées. On enseigne l’anglais et j’essaie également de recruter des volontaires pour enseigner le théâtre et la musique. C’est important. » Repéré par une ONG locale, le projet de Mohammad el-Joundi est présenté en 2017 à la Fondation Kids Rights, qui lui décerne un prix. Depuis, le projet est assisté financièrement par cette fondation mondiale et autres donneurs.


Nouvelle vie en Suède

Le 4 novembre dernier, Mohammad el-Joundi est reçu par la chaîne de musique internationale MTV et son groupe Viacom pour la toute première édition du prix EMA Generation Award, qui vise à récompenser les jeunes de moins de 26 ans qui « travaillent pour changer le monde ». Unique Arabe parmi les cinq lauréats, il en profite pour mettre en lumière son projet. « Je suis devenu un peu connu en Europe, dit cet adolescent au charisme indéniable. Cela m’aide à développer mon travail de manière significative et à faire parvenir la voix de ces réfugiés que j’essaie d’aider. » Depuis 10 mois déjà, Mohammad el-Joundi a quitté le Liban et a rejoint en Suède son père, qui y vit depuis 2014. Il poursuit ses études et espère obtenir un baccalauréat international pour rattraper l’université plus tard et faire, peut-être, des études en relations internationales. L’ironie du sort pour ce jeune garçon qui a ouvert une école, c’est de retourner à l’école après six ans d’interruption. « Je crois en l’importance de l’éducation et des diplômes universitaires. Mais c’est tout aussi important que le travail que je fais », explique le jeune homme, qui a récemment lancé une initiative pour encourager l’activisme et le volontariat parmi les jeunes Suédois. « Je continue aussi à œuvrer pour notre école au Liban, où ma mère est restée. Je collecte des fonds et établis des relations pour assurer la survie du projet jusqu’à la fin de la guerre. »

Et la Syrie dans tout ça ? Mohammad el-Joundi ne l’oubliera pas. « Il est difficile de rentrer en Syrie maintenant. Même si je le souhaitais, je ne rentrerais pas tout de suite, pense-t-il. Je ne veux pas que ces quatre ans sans études soient des années perdues. Comme j’ai déjà quitté le pays, j’aimerais en profiter et y rentrer fort. » Et d’ajouter : « Mon expérience m’a beaucoup changé il est vrai. Mais je ne me sens pas plus mature ou meilleur que les autres. Seulement que j’ai eu une enfance atypique. Du coup, mes priorités ont changé après la guerre, mais je suis heureux à présent. Quand je n’ai trouvé personne autour de moi pour me tendre la main, j’aimerais aujourd’hui être cette personne qui aide les autres, celle que j’ai longtemps attendue. »


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Irene Said

Et si on demandait à ce formidable Mohammad el-Joundi de donner des cours de persévérance et de citoyenneté à nos IRRESPONSABLES LIBANAIS,

qui eux...ne connaissent que leur ego et leur poche ?
Irène Saïd

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