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Culture

Alaa el-Aswany à « L’OLJ » : La révolution a fait ressortir ce qu’il y a de meilleur chez les Égyptiens

Rencontre

L’écrivain égyptien revient sur « J’ai couru vers le Nil », une vaste fresque narrative publiée à Beyrouth, et dont la traduction française est parue en octobre chez Actes Sud.


03/12/2018

Dans son hôtel, à deux pas du carrefour de l’Odéon, l’écrivain égyptien mondialement connu évoque ses personnages, leurs aventures révolutionnaires et la littérature en général, avec une énergie communicative. Sa silhouette imposante occupe l’espace, de même que sa voix grave et sonore, et dans ses paroles, on retrouve la densité musclée de sa phrase romanesque. Fraîchement arrivé à Paris pour la promotion de son roman, Alaa el-Aswany, déjà traduit en trente-sept langues et diffusé dans plus de cent pays, rentre juste de New York, où il se rend régulièrement pour enseigner dans différentes universités, et pour animer son atelier d’écriture à Brooklyn.

Celui qui exerce toujours son métier de dentiste au Caire évoque l’histoire de la publication d’al-Joumhouriyya Ka’anna (titre original de son roman) avec recul et apaisement, sans la moindre rancœur : « Je n’ai pas pu publier mon roman en Égypte. Au départ, on m’a suggéré de modifier quelques chapitres, que les éditeurs jugeaient trop subversifs, mais je n’ai même pas voulu changer une virgule. J’étais prêt à aller en prison, mais eux non... » C’est finalement au Liban que le texte sera publié : « Dar al-Adab a finalement publié mon manuscrit, avec l’aide précieuse de Rana Idriss. J’avais déjà publié chez eux Awlad Horretna. Naguib Mahfouz lui aussi publiait chez eux quand il était interdit en Égypte. » La revanche est cependant instantanée, et Alaa el-Aswany le notifie avec un large sourire : « Officiellement, mon livre est interdit dans tout le monde arabe, sauf au Liban, au Maroc et en Tunisie, mais il est officieusement très largement diffusé, sous le manteau. »


(Pour mémoire : Alaa el-Aswany : « La Révolution n’est toujours pas arrivée au pouvoir »)


Amour et révolution
Les fidèles lecteurs de L’immeuble Yacoubian et de Chicago sont impatients de retrouver l’écriture cinématographique du romancier, qui dresse une nouvelle fois, dans J’ai couru vers le Nil, une truculente galerie de portraits. Tous vont avoir un lien plus ou moins direct avec les événements de 2011 au Caire.

Ainsi, les jeunes idéalistes Asma et Mazen vont échanger des lettres passionnées qui feront éclore leur sentiment amoureux et leur soif de démocratie. Un autre couple plus atypique est celui d’Issam, révolutionnaire désabusé, brisé par la torture, victime de l’ambition de sa femme, Nourhane, qui s’érige en icône musulmane afin de gravir les échelons professionnels dans le monde corrompu de la télévision. Il y a aussi Achraf Ouissa, aux ambitions artistiques ratées, qui dépérit dans son existence bourgeoise étriquée, et qui va vivre un véritable basculement intérieur en observant de sa fenêtre les jeunes révolutionnaires se faire massacrer par les militaires sur la place Tahrir. Le notable décide alors de s’engager dans la révolution et d’assumer son amour pour sa servante. Pour Alaa el-Aswany, amour et révolution sont liés : « Achraf décide d’assumer sa liberté, il y a un parallèle entre sa relation avec sa servante Akram et sa relation avec son pays. »

Ainsi, alors que le régime de Hosni Moubarak bascule, différents personnages vont voir leur échelle de valeurs se modifier, forcés de vivre un moment historique où les barrières intellectuelles, sociales ou religieuses disparaissent, pour laisser place à une société utopique et temporaire d’harmonie sociale : « C’était des Égyptiens ordinaires, de toutes les classes sociales. Des femmes voilées et d’autres tête nue. Des jeunes gens de la classe moyenne, des gens du peuple, des paysans habillés en gallabieh, regroupés en cercles et discutant avec enthousiasme. »

Si le roman sonne juste, c’est parce que les événements relatés sont largement inspirés de témoignages directs, et de l’expérience du narrateur : « Je faisais partie du mouvement Kifaya, opposé au régime, et j’étais tous les jours sur la place Tahrir pendant la révolution. Malheureusement, la situation a empiré en Égypte avec Sissi, le régime s’est durci, et est encore plus répressif qu’avant. Mais ce n’est pas un échec sur un plan culturel : tout a changé, surtout chez les jeunes, sur la vision de la femme, du voile, de la religion... La révolution a fait ressortir ce qu’il y a de meilleur chez les Égyptiens, de même que la dictature faisait ressortir ce qu’il y avait de pire en eux. On est de plus en plus nombreux à souhaiter une démocratie, un état civil séculaire, qui ne soit ni religieux ni militaire... Cela va prendre du temps, mais je suis optimiste. »

L’écrivain est régulièrement victime de propagande dans les médias égyptiens, et il s’en amuse : « On m’accuse d’avoir reçu des prix littéraires car j’appartiendrais à la CIA, on m’accuse aussi de travailler pour le Mossad ou l’Iran, ça ne les gêne pas que ce soit incompatible. »

Plus sérieusement, il ajoute que son prochain livre est un essai qui s’intéresse au phénomène de la dictature : « Pour moi, c’est une maladie, qui arrive au dictateur et au peuple à la fois. Le dictateur ne peut pas s’imposer, sauf si le peuple est prêt pour la dictature. Le livre, que j’ai rédigé en arabe, va sortir à Londres l’an prochain, sous le titre The Syndrom of Dictature. »


Pour mémoire
Théocratie et « chariatainment » en Grande-Égypte

L’édition en langue arabe au Liban : un marché nain par rapport au vrai potentiel...


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Tina Chamoun

"J'aurais voulu être Egyptien" un autre très beau livre d'Alaa Asswany moins médiatisé que L'immeuble Yaacoubian. Un petit bijou!

Sarkis Serge Tateossian

Je découvre ... Et ca me plait.
Il faut encourager cette soif de liberté qu'ils ont souvent les intellectuels et tant mieux.

Je me procurerai son livre.

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