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Liban

« Mamans, nous vous cherchons, et nous ne vous en voulons pas ! »

Société

Une Libanaise abandonnée à la naissance puis recueillie par une famille française veut utiliser sa success story pour aider adoptés et mères à se retrouver, grâce aux tests ADN.

03/12/2018

Bonne nouvelle pour les adoptés du Liban. La recherche de leurs parents biologiques prend un tournant scientifique, depuis qu’ils ont la possibilité de retracer leur ascendance généalogique à l’aide de tests ADN. C’est ainsi qu’Emmanuelle*, 52 ans, de parents adoptifs français, a réussi à retrouver sa mère biologique libanaise il y a un an et poursuit ses recherches, pleine d’espoir d’identifier son père biologique. Ce message d’espoir, elle le lance depuis Beyrouth et à travers L’Orient-Le Jour à tous les adoptés du Liban disséminés à travers le monde, nés avant, pendant ou même après la guerre civile. Elle l’adresse surtout à leurs mères biologiques contraintes à l’époque et pour différentes raisons de les abandonner, en leur disant : « Mamans, nous vous cherchons ! Nous ne vous en voulons pas ! Vous aussi avez le droit de nous chercher. »


Nouvelle perspective
Voilà trois ans à peine qu’Emmanuelle a entamé le processus de recherche de ses parents biologiques, en commençant par sa mère. « Par rapport à d’autres qui n’ont toujours pas abouti au bout de dix ans, ce n’est pas beaucoup », note-t-elle. Depuis la Suisse où elle réside, elle a d’abord multiplié les contacts avec l’ambassade du Liban, avec différents orphelinats libanais, avec les associations concernées, avec les adoptés eux-mêmes aux quatre coins du monde à travers les réseaux sociaux, ou au terme de rencontres virtuelles. « J’ai compris que je portais un nom d’emprunt », observe-t-elle. « Un nom qui figure encore aujourd’hui sur les listes électorales et qui m’a permis, ainsi qu’à la grande majorité des adoptés du Liban, d’obtenir un passeport pour quitter le pays avec mes parents adoptifs, alors que je n’avais que quelques mois. » Elle comprend aussi que le sujet demeure tabou au Liban, même après plusieurs décennies, et que les dossiers accessibles, mis à part quelques rares cas, ne comportent que les noms d’emprunt des enfants abandonnés, ou, au mieux, le nom d’une maternité ou d’un médecin. Pas toujours de quoi aboutir.

Cette première étape de recherche est un passage obligé. Comme de nombreux adoptés du Liban, Emmanuelle fait alors le voyage à Beyrouth, pour essayer d’en savoir un peu plus sur sa famille biologique et ses racines. Elle visite un orphelinat* à Achrafieh, qui l’a confiée à sa famille adoptive française, où les religieuses lui donnent accès à son dossier complet, le registre officiel sur lequel figure son nom d’emprunt, et le registre caché sur lequel sont inscrits en toutes lettres le prénom et le nom de sa mère biologique, Maryam F. Une belle surprise pour la jeune femme, vu la grande réticence des orphelinats du pays à aider les adoptés dans la recherche de leurs parents biologiques. Parallèlement, elle rencontre un adopté résidant aux USA, qui a effectué un test ADN dans le cadre de sa quête. « Là-bas, pas un jour ne passe sans qu’un adopté ne retrouve sa famille biologique, vu l’importante base de données. Car les Américains sont passionnés de généalogie. Nombre d’entre eux ont effectué des tests ADN, rien que pour le fun ou pour déceler d’éventuelles maladies héréditaires », observe-t-elle. Une réalité qui se généralise en Australie, au Danemark et aux Pays-Bas, et qui commence à se développer en France et en Suisse.

Cette nouvelle perspective séduit Emmanuelle. L’infirmière de formation ne tarde pas à en comprendre les enjeux. Ses chances sont grandes de retrouver ses géniteurs, à la condition de partager ses résultats sur des réseaux internationaux et pas sur des réseaux libanais dont les bases de données sont encore pauvres. « Mon test me permet d’abord de connaître mon ethnicité et ma provenance géographique. Je viens à 80 % de la région Liban-Syrie », explique-t-elle. En comparant les résultats de son ADN avec les données d’un réseau international, Emmanuelle apprend qu’elle partage une quantité d’ADN avec des cousins émigrés en Australie, côté maternel, et aux USA, côté paternel. Les choses se précipitent alors. Son résultat l’oriente à 95 % vers un cousin germain en Australie. Plusieurs e-mails plus tard, ponctués de recherches sur Google et Facebook, elle prend contact avec la famille de sa mère biologique. « Facebook, c’est une mine d’or pour les adoptés », reconnaît-elle. Elle découvre au passage l’existence d’un cousin prêtre, installé en Suisse, pas loin de chez elle, qui l’aide dans ses démarches et fait part de sa conviction « de la nécessité de soulager les mères biologiques de toute culpabilité ».


Retrouvailles en... Australie
Alors qu’elle craignait de détruire une famille, Emmanuelle apprend que sa mère l’a longtemps cherchée, qu’elle a eu deux autres enfants, et qu’elle n’a jamais caché l’existence de son enfant naturel à son époux. « Six semaines après avoir fait mon test, j’ai retrouvé Maryam, ma mère biologique qui vit en Australie, installée devant mon ordinateur en Suisse. Maryam n’avait pourtant pas fait le test », souligne-t-elle.

Vient ensuite le temps du grand départ pour l’Australie, des retrouvailles physiques avec sa mère biologique, des questions sans réponse. « J’ai toujours été consciente que derrière un abandon, il y avait un drame. Je sais à présent que ma mère n’a pas eu le choix. Qu’elle a été contrainte par ses parents à m’abandonner, parce qu’elle était enceinte à 17 ans, sans être mariée. Qu’elle n’a même pas eu le droit de me voir à la naissance. On ne lui a même pas dit si j’étais une fille ou un garçon. » Que s’est-il passé? Emmanuelle ne le sait toujours pas. Sa mère ne s’en souvient pas. « Elle a probablement enfoui tout cela au fond d’elle-même. » Tout au moins lui raconte-t-elle qu’elle était employée comme domestique par une famille, et passait son temps à fuir les hommes de la maisonnée pour ne pas être abusée...

Emmanuelle continue de tisser des liens avec sa nouvelle famille, sa mère biologique à laquelle elle ressemble comme deux gouttes d’eau, sa demi-sœur avec laquelle elle a déjà une belle complicité, son demi-frère, ses cousins. « J’ai déjà bien rempli mon arbre généalogique. Je ne suis plus sans attaches », dit-elle avec émotion. Alors qu’elle poursuit des recherches « en bonne voie » pour retrouver son père biologique, elle soutient que ses « parents adoptifs sont et resteront toujours papa et maman ».

Mais elle refuse de s’arrêter en si bon chemin. Avec sa compatriote Laurencia Goasdoué, qui vit en France et qui vient du même orphelinat, elle se fait un devoir de guider bénévolement dans leurs démarches les adoptés du Liban et les mères biologiques. De leur montrer qu’il y a aujourd’hui des moyens scientifiques qui permettront à leurs recherches d’aboutir, pour une petite centaine de dollars. De leur donner enfin quelques conseils, notamment dans la façon de contacter et d’aborder pour la première fois les membres de leurs familles, afin de ne pas se heurter à des refus.

Emmanuelle reconnaît avoir eu de la chance. Malgré son abandon qui reste une épreuve, son histoire est belle. Elle entend bien l’utiliser pour aider d’autres adoptés et d’autres mères du Liban. Elle repart, avec dans sa valise le test ADN d’une mère qui recherche l’enfant qu’elle a abandonné.

Pour plus d’informations, envoyer un mail à Emmanuelle et Laurencia à l’adresse suivante : origines.liban.961@gmail.com

*Emmanuelle a préféré ne pas révéler le nom de sa famille adoptive ni celui de l’orphelinat qui l’a aidée.


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Eleni Caridopoulou

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