X

Liban

La Salle de Verre du ministère libanais du Tourisme prête... pour les chichas ?

Polémique

Des architectes reprochent à leur collègue Nabil Dalloul d’avoir gommé l’œuvre de Assem Salam (1924-2012).

May MAKAREM | OLJ
30/11/2018

En mai 2017, un accord visant à la restauration de la Salle de Verre, ce fameux espace d’exposition au rez-de-chaussée du ministère du Tourisme, à Hamra, a été signé par le ministre du Tourisme, Avédis Guidanian, avec la vice-présidente de la Fondation al-Walid ben Talal, Leila Solh Hamadé, pour le financement des travaux. Mme Solh avait signalé à cette occasion que le premier emploi qu’elle avait exercé se trouvait dans le département des informations touristiques à la Salle de Verre, et que cette pièce lui fait revivre des « souvenirs de jeunesse ».

Cet espace tout en transparence avait été conçu par Assem Salam, une des figures majeures de l’architecture et de l’urbanisme au Liban, décédé en 2012. Il fut le fondateur de l’école d’architecture de l’Université américaine de Beyrouth (aujourd’hui département d’architecture et de design), acteur majeur dans la promotion d’une génération de diplômés en architecture de 1954 à 1979 et ancien président de l’ordre des ingénieurs et architectes de Beyrouth. Il avait enrichi la ville de constructions remarquables, dont l’immeuble de la Pan American, la mosquée Khachoggi et le ministère du Tourisme à Hamra, qu’il a conçu vers la fin des années 60, en dotant son rez-de-chaussée d’une vaste salle qui a connu de grands moments d’activité, expositions de livres, d’artisanat, de peintures, etc. Ainsi, « le don de la Fondation al-Walid ben Talal permet de réhabiliter la salle qui tombait pratiquement en ruine et de rendre sa structure fonctionnelle », indique Nada Sardouk, directrice générale du ministère du Tourisme, ajoutant que « la fondation avait lancé un appel d’offres auprès de grandes entreprises pour réaliser les travaux », et que « toutes les autorisations nécessaires ont été obtenues pour les entreprendre ». Toutefois, il ne s’agissait pas seulement de donner un coup de propre et de peinture à la salle, mais de transformer tout le concept. Des arcades divisent désormais la salle en trois compartiments : l’un réservé aux conférences, un autre aux expositions et le troisième accueillera un bureau d’information, explique la personne qui semblait superviser le chantier. Des arcades tout à fait déplacées et incongrues dans cet environnement, estiment de nombreux architectes. « Leur style évoque un restaurant de méchouis prêt à être noyé par les gros ronds des chichas », tance Élie Najm, l’un des vilipendeurs du projet. Mais pour Mme Sardouk, « les détails ne sont qu’une question de goût ». « L’important, c’est d’avoir une belle salle accueillante. Si je porte une robe rouge et que ça ne plaise pas, faut-il pour autant que je la remplace par du bleu marine ? Tant pis, on ne peut pas plaire à tout le monde ! » s’exclame-t-elle. Le maître d’œuvre du projet, Walid Dalloul, n’a pu être joint par L’Orient-Le Jour.


Sauver la propriété intellectuelle de l’architecte

Le problème réside toutefois dans la sauvegarde du patrimoine dit moderne, qui s’inscrit dans une continuité avec l’histoire et la croissance de la ville. Tout au long de sa carrière, Assem Salam s’était donné pour mission de respecter les particularités de chaque époque, de chaque espace, et de concilier le développement de la ville moderne et le cadre hérité du passé. « Aucune ville au monde n’échappe à cette nécessité de répondre à de nouveaux besoins. Mais l’évolution, la transformation doivent s’opérer rationnellement et dans de bonnes conditions », disait-il.

De son côté, le Centre arabe pour l’architecture fondé par Georges Arbid (président), Nada Assi, Fouad el-Khoury, Bernard Khoury, Hachem Sarkis, Amira Solh et Jad Tabet, œuvre à sauvegarder le patrimoine moderne de la ville, construit en majeure partie dans la seconde moitié du XXe siècle. Ces bâtiments de qualité, adaptés aux transformations du milieu urbain, révèlent au mieux leur époque, et l’évolution de l’architecture, marquant clairement la prise en compte des connaissances et des compétences. Il ne s’agit donc pas de sombrer dans du passéisme malsain en les défigurant avec des éléments architecturaux traditionnels.

Pour Élie Najm, qui a collaboré avec Assem Salam, « ce qui se passe ne touche pas uniquement à l’héritage du défunt. C’est l’ignorance et l’inconscience qui prévalent désormais dans notre région. Aïn Mreissé a été témoin de la défiguration de la Maison de l’artisan conçue par Pierre Neema. Les chefs-d’œuvre de Rifaat Chaderji sont démolis en Irak. Et aujourd’hui, voilà que la Salle de Verre tout en transparence est altérée. Par sa situation privilégiée dans la zone commerciale à Hamra, elle juxtaposait toutes les formes d’activités culturelles, salles de théâtre, de cinéma, et deux universités ». Et d’ajouter en substance que ce lieu de mémoire collective ne peut être déformé par un « maquillage accablant ». Il a enfin lancé un appel à l’ordre des ingénieurs et architectes à mettre en perspective la propriété intellectuelle de ses membres par la création d’un comité d’éthique.



Lire aussi 

Pour ne pas oublier ces bâtisseurs modernes qui ont fait la mémoire de Beyrouth

À la une

Retour à la page "Liban"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Stes David

Sans opinion sur les modifications ou la restauration de l'oeuvre c'est intéressant en tous cas d'apprendre de l'oeuvre de ce architecte et politicien (Assem Salam) membre de famille Salam, connu pour synthèse entre modernisme (beton brut) et "traditions islamiques".

Dernières infos

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

A WEEKLY EDITION CURATED AND
PERSONALIZED BY OUR EDITORIAL TEAM

SIGN UP TO OUR NEWSLETTER IN ENGLISH

More Info See Sample
x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

L'Orient-Le Jour vous offre 5 articles

Nous sommes un journal indépendant, nous chérissons notre liberté qui découle de notre autonomie financière comme de nos principes éthiques. Votre soutien, cher lecteur, est plus que nécessaire pour pérenniser nos initiatives.

Je poursuis la lecture

4

articles restants