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Idées

Relire Samir Kassir pour comprendre les multiples facettes d’une « guerre totale »

Histoire
17/11/2018

Un quart de siècle après sa première parution, La Guerre du Liban, de Samir Kassir, qui vient de faire l’objet d’une réédition par L’Orient des livres, reste un livre de référence majeur, dont on ne saurait se passer chaque fois qu’il est question de l’histoire de l’accumulation de la violence dans ce pays, de sa circulation, de ses retournements, ses refoulements, des multiples aspects qu’elle revêtit, et sa symbolique.

La guerre du Liban telle qu’elle se dévoile, à travers les moments et les phases traités dans cet ouvrage, est une guerre soucieuse de l’anticipation de sa propre logique, de sa périodisation, de sa propre détermination. Depuis la fin de « la guerre de deux ans » (1975-1976) jusqu’à l’après-invasion israélienne en 1982, les mécanismes et représentations des « après-guerres » et de la rechute dans le bain de sang structurent et dilatent la temporalité de la guerre.


Impossible conceptualisation
Cette guerre insatiable, en mal de son concept et partant toujours à sa recherche d’une « mise en scène » à une autre, s’efforce de trouver son concept totalisant qui lui fera toujours défaut. Les spectres de la « balkanisation » et de la « chypriotisation » du territoire libanais sont vivement évoqués avant que la « libanisation » ne devienne une notion générique employée pour d’autres conflits à travers le monde. L’histoire de la guerre du Liban, c’est aussi l’histoire d’une myriade de renvois à d’autres conflits, d’un vacillement repéré chez tous les protagonistes entre une « complotisation de la guerre » d’une part et un espoir pourtant gardé dans son caractère « révolutionnaire » ou « émancipateur » de l’autre.

L’impossibilité qu’éprouve la guerre à se bâtir un propre concept d’elle-même se répercute dans l’après-guerre et transcende la simple controverse – devenue assez obsolète – sur la nature de la guerre, son « sexe ». Autrement dit : l’éternelle question répétitive qui se resserre sur la dualité guerre civile/« guerre pour les autres » (Ghassan Tuéni). Refusant tout réductionnisme, Kassir note à cet égard que « si le conflit libanais fut, à bien des égards, une guerre pour les autres, il a toujours été une guerre pour soi. Et pour l’image de soi ».

Dans ce travail qui était à la base une thèse doctorale, le jeune Kassir a su manier tout un arsenal d’outils conceptuels, parfois en les extrayant de leur champ sémantique premier. Ainsi, sa récupération de la notion de « guerre totale » (« Totalen Krieg ») – qui désigne, à l’origine, la mobilisation de toutes les ressources par une société industrielle, dans une logique de généralisation extrême des hostilités – nous paraît moins opératoire que matricielle. Son texte laisse entendre une progression rapide vers l’état de guerre permanent, avec la perte de substance subie par l’État, et l’amplification de la portée et de la durabilité des effets centrifuges. « Le centre devenait périphérie et même frontière », écrit-il. Les tireurs embusqués deviennent les meilleurs archétypes de cette évolution vers la guerre totale. Une évolution entamée, poursuivie, puis freinée, brisée, et bientôt phagocytée par des processus contradictoires (routinisation de la guerre, autonomisation des régions belligérantes, relocalisation de la vie des gens suite à la périphérisation du centre…). Processus qui ont participé au fait que la guerre se prolonge, se désintègre et se multiplie.

Incontournable, le livre reste aussi une entreprise inachevée, l’assassinat de l’historien en 2005 ne lui ayant pas permis de tenir « sa promesse » – rappelée par A. Baydoun dans sa préface – de compléter son histoire de la guerre, allant au-delà de 1982 dans ce qui semble être une « seconde phase » du conflit. Ce qui demeure néanmoins intriguant, c’est que même dans son Histoire de Beyrouth (Fayard, 2003), Kassir survole la phase 1982-1991, pour s’attaquer directement à l’après-Taëf. Il y esquisse néanmoins le cadre imaginé de ce second volume qui n’a jamais vu le jour, en évoquant notamment une « tribalisation de la guerre » – qui signifie surtout une réappropriation de la dynamique de violence par les Libanais. En suivant cette analyse, « la guerre comme continuation de la politique par d’autres moyens », selon la formule de Clausewitz, se limiterait donc à sa première phase. Cela dit, Kassir prend ses gardes contre toute hyperdiabolisation du phénomène milicien, en soulignant avec perspicacité que « l’extranéité des milices reste datable. Elle ne prend du relief et ne se généralise que dans une phase tardive, une fois les territoires communautaires constitués ».


(Lire aussi : « Relire Samir Kassir » pour compléter le « devoir de mémoire »)


Du spectre à l’accomplissement
De même, ses articles parus dans Le Monde diplomatique dans les années 1980 incarnent ce second volume « dans l’herbe », moins distancié des événements que le premier. Il se penche sur la mythologie de la « colline assiégée » chez la droite chrétienne dans l’après-Bachir ; sur le réveil de la droite musulmane sunnite et l’entrée de l’Arabie saoudite sur la scène libanaise ; sur l’affirmation des chiites libanais et le processus de « ruralisation » de la capitale suite au soulèvement de février 1984, parti de la banlieue sud; sur le renforcement de « l’extrémisme chiite dans le sud du Liban » par l’occupation israélienne ; ou encore, et surtout, sur cette « fragile domination syrienne » qu’il prévoit en mars 1991. À cet égard, il avance : « On ne voit pas à quoi servirait encore aux yeux des États-Unis une Syrie dont la politique régionale n’a eu pour autre raison d’être, depuis la guerre d’octobre 1973, que de gérer l’instabilité et qui, de surcroît, ne peut plus miser sur l’aide militaire soviétique. Sa position au Liban serait alors des plus précaires, sans que cela signifie forcément que le pays échappe à la désunion qui l’a miné depuis plus de quinze ans. » Un brin d’optimisme lui interdisait de prévoir une tutelle durable et généralisée, qui investit dans la précarité même de la structure socio-politique libanaise.

Dans une période où la grille comparative s’impose comme horizon de compréhension mutuelle des deux guerres, libanaise et syrienne, les élaborations de Kassir invitent à une relecture confrontant les dynamiques majeures des deux conflits. La « guerre totale », réduite à une forme spectrale dans la guerre du Liban, verra dans le conflit syrien son accomplissement.

par Wissam SAADÉ

journaliste et enseignant-chercheur à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth.


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