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Moyen Orient et Monde

« Aujourd’hui au Moyen-Orient, on construit l’époque contemporaine »

Entretien

Avec son nouvel ouvrage « Histoire de la Syrie, XIXe-XXIe siècle », Matthieu Rey éclaire les fondements de la Syrie contemporaine à travers son histoire tumultueuse.

12/11/2018

Depuis le début de la révolte syrienne en 2011, beaucoup de livres sur le conflit armé ont été publiés. Diplomates, chercheurs, experts et surtout pseudo-experts ont donné leurs avis sur la guerre qui ravage depuis 7 ans ce pays. Or il n’existe aucun ouvrage de fond sur l’histoire de la Syrie, contrairement au Liban ou à l’Égypte. C’est ainsi que, conduit par sa passion pour ce pays, Matthieu Rey, chargé de recherche Iremam-CNRS et chercheur associé au Collège de France, s’est attelé à la tâche pour écrire ce livre de référence, une Histoire de la Syrie, XIXe-XXIe siècle (éd. Fayard, 2018). Invité au Salon du Livre de Beyrouth, l’auteur a répondu aux questions de L’Orient-Le Jour.


En lisant votre livre, on a l’impression que l’histoire de la Syrie est très complexe et compliquée avec un territoire très fragmenté. Est-ce une raison pour expliquer la présence d’un pouvoir autoritaire pour maintenir la stabilité dans le pays ?

La complexité est le propre de chaque société. C’est le cas de la France avec les Bretons, les Corses, les Auvergnats qui cohabitent, de même que des musulmans, des protestants, des catholiques et autres. Donc selon notre prisme de vue, on peut introduire de la complexité dans une société ou au contraire penser un grand récit national unifiant et uniforme, et dans ce cas-là, on refuse la complexité.

Le régime autoritaire a plus à voir avec un moment donné, avec un temps historique, et c’est ce que j’essaie de montrer autour de la Syrie. C’est que l’histoire syrienne n’est que le reflet de l’histoire universelle où à un moment donné les sociétés et leurs représentants politiques entre autres font face à des défis extrêmes qui ont pu conduire à des autoritarismes dans les années 60 et 70.

Ce que je voulais montrer dans mon livre sur la Syrie, c’est que certes le Moyen-Orient peut être vu comme une terre antique, mais en réalité, ce que l’on voit aujourd’hui est une construction de l’époque contemporaine. Les peuples s’installent en certains endroits, composent certaines harmonies entre eux à ce moment-là, construisent des réseaux économiques et autres. Tous ces éléments réémergent brutalement à notre regard en Syrie à partir de 2011, produit du syncrétisme de cette histoire. Cette actualité réactualise cette histoire, imposant de nombreux défis, auxquels les Syriens ont tenté de répondre, mais malheureusement n’ont pas trouvé de réponse.


Vous parlez largement par ailleurs des divisions entre citadins, bédouins et la campagne en Syrie, et leur rôle dans la construction du pays. Quel est leur rôle dans la guerre dans ce pays?

2011 est un paradoxe de l’histoire. On a trois temps dans l’histoire syrienne. Dans le premier, il y a deux ensembles qui se mettent en place : les villes et les tribus. Chacun repose sur un type d’autorité. Dans le langage des sciences politiques, on dirait des formes d’État. D’un côté, on a un empire qui s’incarne dans la présence territoriale des villes, et incapable d’aller au-delà. De l’autre, on a des tribus qui font pareil : elles procurent la sécurité et prélèvent les tributs sous la forme d’une fiscalité. La lutte entre les deux entités advient à partir du XIXe siècle où la ville va rayonner sur un espace de plus en plus fort, et construire des sous-espaces qui sont la campagne, zone de production particulière en dehors de l’urbanité. Tout au long du XIXe siècle, on voit la constitution d’un monde de la ville qui se définit par lui-même et qui ne se réfère pas aux autres. On est alépin, damascène… Mais on n’est pas arabe. Les Arabes, ce sont les bédouins, et on n’en veut pas du tout.

Le deuxième temps est celui où ces villes vont réclamer une place supplémentaire dans l’équilibre politique autour des droits politiques. C’est le temps constitutionnel. Et progressivement, après la Première Guerre mondiale, ces villes vont rencontrer la campagne dans une lutte nationaliste. C’est tout le moment de la révolte des druzes par exemple, quand leur chef Sultan el-Atrache a conduit la révolte syrienne de 1925-1927. Il a lutté contre les pouvoirs ottoman et français et va négocier avec les bourgeois de Damas. On a l’impression que l’ordre libéral défendu par les villes pourrait permettre l’intégration de tous.

Le troisième temps débute au moment où cet ordre libéral ne remplit pas ses promesses, à savoir que dans les années 50 et 60, il ne donne pas une place à chacun. Ainsi, les paysans ne trouvent pas leur position dans la société. Ils restent pour les urbains une sorte de sous-hommes. Il y a en effet des différences culturelles entre ces deux mondes qui n’ont pas été abolies. On a un double processus qui se déroule concernant les populations de la campagne. D’abord une masse arrive dans les banlieues, et ensuite une minorité intègre les institutions comme l’armée et par là même se saisit du pouvoir. Cette minorité va donc bouleverser cette société, avec une sorte de nouveau contrat social qui porte le régime des Assad.

En 2011, c’est le renversement de la donne : le mouvement d’une partie de la population de la campagne et des petites villes exclues de l’urbanité, telle qu’elle est réinventée par Bachar el-Assad, à savoir Damas et Alep. Cette population délaissée va appeler à restituer la dignité, non pas de la nation, mais de la personne humaine : avoir un emploi et le droit à ne pas se faire torturer…

Pour le moment, cette réponse de fond n’a pas trouvé de solution parmi les acteurs, tout simplement parce que le régime s’est enfermé dans l’usage exclusif de la violence d’État face à ces revendications.


Entre ces divisions sociales, géographiques, politiques et ethniques en Syrie, peut-on parler de l’échec de la construction d’une nation syrienne ?

Breton d’origine, la question de la nation me rend perplexe. Je me dis que la nation est dangereuse comme catégorie. En revanche, ce que l’on voit apparaître à la fin de la Première Guerre mondiale jusqu’aux années 60, c’est une tentative d’établissement d’un État de droit. Ce qui permettrait d’avoir un espace homogène en termes de normes et de règles pour tous. Ce qui serait la forme au moins d’une égalité juridique permettant à ce qu’on peut appeler une nation de voir le jour, une nation à laquelle tout le monde peut s’identifier.

Ce que l’on voit, et c’est là le malheur de la région, c’est qu’au moment où l’ordre libéral s’écroule dans les révolutions, les nouveaux régimes qui se mettent en place, en Syrie en particulier mais aussi probablement en Irak et dans d’autres pays, se fondent sur l’idée que la segmentation et le fractionnement de la population permettront la survie du régime. Et donc il faut jouer sur toutes ces petites fractures, qui ont été mises en place par l’histoire. Celles-ci ne trouvent plus de résolution dans un espace politique qui s’évanouit. Prenons l’exemple de Raqqa, avec des familles historiquement alépines face à des populations tribales qui se sont sédentarisées. Et comme par hasard, en 2014, les unes vont dans l’opposition et les autres avec l’État islamique.

Et c’est là que l’on voit que ces vieilles divisions n’ont pas trouvé de résolution dans un espace politique parce que cet espace a tout simplement disparu depuis à peu près 40 ans.

Tant que l’on n’a pas droit de cité, on ne peut pas penser la cité. Et c’est là le problème aujourd’hui en Syrie et au Moyen-Orient, c’est qu’il faut un espace public pour que les choses se règlent.



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