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Culture

« Nos vies, jamais racontées, ont été traitées comme un effet secondaire »

Témoignages/Guerre civile

Dans l’entreprise ambitieuse des artistes Fadi Toufiq et Hashem Adnan, une exposition et une performance théâtrale se confondent dans « The Story of the Man Who Inhabited His Shadow » pour retracer le vécu des Libanais durant la guerre civile.

09/11/2018

Lors des manifestations populaires à Beyrouth en 2015, l’auteur Fadi Toufiq et le metteur en scène Hashem Adnan se rencontrent. Toufiq est à Paris et travaille sur le livre qui deviendra plus tard l’actuelle performance The Story of the Man Who Inhabited His Shadow et l'exposition The unfinished works of Kevork Kassarian. Adnan développe avec Zokak Theatre Company des pièces politiques interrogeant la relation du peuple libanais à sa propre histoire. Les deux artistes libanais se découvrent alors un objectif commun : reconstruire l’histoire authentique des Libanais durant la guerre civile pour combler le vide que le traitement journalistique du conflit a laissé derrière lui.

La première œuvre exposée reprend une tradition qui consistait à inscrire sur les parois rocheuses de Nahr el-Kalb le nom des armées passées au Liban. « La dernière inscription date du départ des soldats français en 1946, mais entre 1946 et 1984, le Liban a vu défiler quinze armées et groupes paramilitaires », note Fadi Toufiq. Alors, pour continuer cette pratique, Toufiq et Jana Traboulsi ont créé un livre répertoriant à la manière d’un catalogue de mode les uniformes des différentes armées qui ont traversé le pays : « Une manière de les tourner en dérision, comme si le Liban avait été un podium sur lequel passaient à tour de rôle les armées. » Suppléer à un manque d’information sur la guerre civile tout en y apportant une distance critique : tel est l’objectif de cette œuvre-là.

Les trois autres œuvres qu'exposent Fadi Toufiq et Shereen Suleiman traitent chacune à sa façon de l’expérience détaillée et quotidienne des civils libanais durant la guerre. Sur deux téléviseurs, le spectateur peut observer et écouter Their Monologues : deux femmes qui témoignent de leur expérience personnelle durant les événements. Leurs anecdotes constituent une première pierre de l’édifice de cette recomposition du vécu particulier de la guerre du point de vue d’une femme. Ce vécu, « les femmes ont été privées de la possibilité même de le décrire. Le discours dominant est celui des hommes, et si les femmes ne peuvent pas s’exprimer, leur expérience ne peut réellement exister », explique Fadi Toufiq. Également portée sur l’expérience des femmes, l’œuvre Exercise for Departure est un bloc sur lequel défilent des diapositives à la façon de polaroïds qui se développent. On y voit des femmes nues sur le point de se vêtir, quand chaque vêtement correspond à un contexte et des attentes spécifiques. Pour Toufiq, « le corps nu de la femme est son seul moment libre d’inscription dans des normes sociales ».


Survivre en bougeant
Dans une salle obscure, trois écrans diffusent successivement deux courts-métrages. La scénographie de Nadim Deaibes et le son de l'ingénieur Jawad Chaaban absorbent l'attention. Dans Choregraphy of Survival, des individus traversent des rues de Beyrouth en courant, couvrant leurs têtes. Filmés au ralenti, ils tentent d’éviter les balles sifflantes des snipers. Leurs sauts rappellent la gestuelle d’un danseur de ballet, et survivre se révèle être avant tout une affaire de mouvement corporel. Le mouvement est également au centre du deuxième film, Bedouins Without Tents, réflexion sur la relation entre la survie et le nomadisme forcé des Beyrouthins durant les années 80. Des archives montrent ceux que les journaux ont souvent appelé « les déplacés », marchant dans les rues, seuls ou en groupe, leurs vies tenant dans quelques valises ou baluchons. Une expérience que Fadi Toufiq a vécue : « Je suis né en 1975. Les quinze premières années de ma vie ont été celles de la guerre au Liban. En une seule année, j’ai dû changer d’école et de région cinq fois. » L’entourant par trois écrans, l’œuvre empêche délibérément le spectateur de capter la totalité des informations. Pour Toufiq, c’est à la fois une manière de l’immerger dans ce danger qui peut surgir de n’importe quel côté et un moyen de critiquer le traitement journalistique de la guerre qui s’est concentré en grande partie sur les champs de bataille. « Le travail des journalistes était de couvrir les faits militaires, mais pas nos vies. Nos vies, jamais racontées, ont été traitées comme un effet secondaire. Quinze années de ma vie ne peuvent se résumer à quelques articles factuels. »


Le mystère Kassarian
L’expérience personnelle de Fadi Toufiq est au cœur du monologue qui constitue la performance théâtrale. Toufiq, seul sur scène, raconte d’un ton monotone la vie d’un certain Kevork Kassarian, réalisateur n’ayant jamais achevé le moindre film. À travers archives et entretiens, se dessine un artiste énigmatique et controversé, maintes fois disparu, dont la vie et l’œuvre sont restées un mystère que même des enquêtes policières n’ont pu élucider. « Kevork est la somme des œuvres inachevées que j’ai découvertes pendant mes huit années de recherche. Ces œuvres constituent un autre récit de la guerre, qui dépasse le traitement journalistique. » Soudain, Toufiq invite le public à quitter la salle et à examiner les œuvres exposées dans la pièce d’à côté. Se plaçant sur une estrade, prenant la pose du Penseur de Rodin, il observe le public et une curiosité mutuelle s’installe. Brusquement, il reprend le monologue dans la salle de l’exposition : les murs invisibles de toute représentation artistique ont été brisés. Rompre avec les formes traditionnelles de l’art et développer une expérience partagée entre le public et les auteurs, c’est l’ambition de Hashem Adnan : « En mélangeant deux formes, nous voulons abolir la distance entre le public et l’œuvre. C’est au total une œuvre performative et non informative qui vise à reconnecter la narration et l’expérience. »

Ensemble, l'exposition The unfinished works of Kevork Kassarian et la performance théâtrale The Story of the Man who Inhabited His Shadow forment une œuvre expérimentale dans le sens où elle se façonne et s’éprouve elle-même au cours des représentations. Ce qui lie les différentes œuvres entre elles et à la performance théâtrale peut sembler confus, car ce travail cherche à mettre le spectateur sur la voie d’une réflexion individuelle plutôt qu’à lui donner une leçon d’histoire. C’est peut-être aussi parce que le personnage de Kevork Kassarian n’est qu’un mirage, aux films aussi inachevés que le récit de la guerre civile, à la vie aussi dispersée et morcelée que les archives qui composent ce récit. Difficile de dire si la structure imprécise de The Story of the Man Who Inhabited His Shadow est un ultime symbole d’une période en manque d’histoire, ou le signe d’un travail qui s’affine lui-même à travers chaque représentation, faisant de chaque nouvelle performance une découverte, pour le public autant que pour ses auteurs.



Exposition « The unfinished works of Kevork Kassarian » à Station Beirut jusqu’au 11 novembre 2018.

Performances théâtrales de « The Story of the Man Who Inhabited His Shadow » à 21h ce soir vendredi 9 novembre et le dimanche 11 novembre.

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