Liban

22 octobre 1989-22 octobre 2018, Taëf entame sa 30e année

Décryptage
23/10/2018

Le 22 octobre 1989, 58 députés sur 62 présents (le Parlement de l’époque comptait 99 membres) signaient en Arabie saoudite le fameux accord de Taëf destiné à mettre un terme à la guerre civile qui avait commencé le 13 avril 1975. Les députés, qui avaient été invités à Taëf pour discuter entre eux sous la houlette du comité tripartite arabe formé du roi du Maroc Hassan II, du président algérien Chadli Ben Djedid et du roi d’Arabie Fahd, secondé par le prince héritier Abdallah (devenu roi en 2005), avaient tenu des réunions marathon à partir du 30 septembre pour parvenir à un accord presque un mois plus tard. L’annonce de l’entente avait été faite le 22 octobre, alors qu’il a fallu attendre août 1990 pour que l’accord soit entériné par le Parlement libanais et devienne ainsi la nouvelle Constitution du pays. Pour une grande partie de la population libanaise, épuisée par les années de guerre, l’annonce de l’accord avait été accueillie avec soulagement, teintée toutefois d’amertume, car cet accord, en dépit de sa volonté affichée d’être équitable et de respecter le fameux principe libanais du « ni vainqueur ni vaincu », modifiait les équilibres politiques internes et plaçait pratiquement le Liban sous une tutelle arabe qui est rapidement devenue une tutelle syrienne.

Les députés qui ont participé aux débats de Taëf ne cachaient pas à l’époque qu’ils avaient une obsession : éliminer le phénomène Michel Aoun – ce dernier était installé à Baabda en tant que Premier ministre depuis septembre 1988 et dérangeait en raison notamment de l’appui populaire dont il bénéficiait – et empêcher toute possibilité de l’émergence d’un phénomène similaire à l’avenir. C’est sans doute pour cette raison que les principaux points qui avaient fait l’unanimité dans les discussions de Taëf étaient relatifs aux prérogatives du président de la République et du commandant en chef de l’armée, sachant que Michel Aoun avait acquis sa popularité dans le cadre de l’institution militaire. C’est ainsi que le premier changement important dans l’accord de Taëf a consisté dans la réduction des prérogatives du président de la République qui n’avait plus le droit de dissoudre le Parlement et qui n’était plus le chef du pouvoir exécutif, ces pouvoirs ayant été octroyés au Conseil des ministres réuni, alors que les prérogatives du président du Conseil avaient été accrues. De même, le commandant en chef de l’armée, qui avant Taëf était rattaché au chef de l’État, était désormais nommé par le Conseil des ministres, le président conservant toutefois le titre de commandant supérieur des forces armées.

S’il était clair pour tous les analystes de l’époque que le spectre de Michel Aoun hantait les participants aux discussions de Taëf, les mécontents de l’accord ne se limitaient toutefois pas à ce seul camp. En effet, le leader druze Walid Joumblatt avait exprimé son mécontentement, tout en s’empressant d’ajouter qu’il se rendrait rapidement à Damas où on lui demanderait probablement d’accepter l’accord. Ce qu’il a fait par la suite. Le leader maronite Raymond Eddé avait aussi exprimé son opposition en estimant que cet accord plaçait le Liban sous tutelle syrienne, mais il n’avait pas la possibilité de bloquer le processus. Plus grave encore, le bloc chiite mené à l’époque par le chef du mouvement Amal, Nabih Berry (le Hezbollah était encore un petit groupe à la limite de la clandestinité), avait exprimé son insatisfaction, considérant que l’accord amplifiait les prérogatives de la communauté sunnite et ignorait pratiquement les chiites.


(Lire aussi : L'accord de Taëf, trois semaines de négociations pour un texte fondateur et controversé)


Mais ces oppositions, en dépit de leur importance, n’étaient pas de nature à entraver l’accord de Taëf, lequel bénéficiait en réalité d’un parapluie international solide qui consistait dans le parrainage des États-Unis, de l’Arabie saoudite et de la Syrie. C’est d’ailleurs ce parrainage qui a fini par aboutir à l’expulsion de Michel Aoun de Baabda le 13 octobre 1990. En fait, la situation aurait pu se prolonger s’il n’y avait pas eu l’invasion du Koweït par Saddam Hussein en août 1990 et la participation de la Syrie de Hafez el-Assad à la coalition internationale destinée à libérer l’émirat de l’occupation irakienne. Le Parlement libanais a donc entériné l’accord de Taëf en août 1990 et, deux mois plus tard, une vaste opération militaire a été menée contre le général Michel Aoun. Plus tard, ce dernier dira que le 13 octobre 1990 est l’un des jours les plus tristes de sa vie, non pas seulement parce qu’il avait été vaincu militairement, mais surtout parce que le Liban était désormais placé sous tutelle syrienne et entrait dans une phase de désertification politique. Il a aussi dit qu’il avait gardé jusqu’au bout l’espoir que l’opération militaire n’aurait pas lieu, mais lorsqu’à l’aube du 13 octobre il a entendu le vrombissement des avions syriens dans le ciel libanais, il a compris que l’armée d’Assad avait obtenu le feu vert américain et saoudien pour mettre la main sur le Liban.

Aujourd’hui, si l’on veut faire le point sur l’accord de Taëf, on peut dire que le contexte a bien changé en trente ans. Sur le plan interne, en dépit de l’avantage donné à la communauté sunnite, la communauté chiite s’est largement renforcée depuis 1989, et, à travers le Hezbollah, elle est devenue incontournable et essentielle dans les rapports de force politiques du pays. De même, les chrétiens, en dépit de leurs divisions, ont repris de l’influence, établissant un nouvel équilibre des forces sur la base de la reconnaissance du principe du consensus dans les décisions. Sur le plan régional et international, deux des trois participants officiels au comité arabe de Taëf n’ont plus aucun rôle au Liban, il s’agit du Maroc et de l’Algérie. De même la Syrie, après l’adoption de la résolution 1559 de l’ONU et l’assassinat de Rafic Hariri et surtout après la guerre qui la déchire depuis 2011, n’a plus qu’une influence limitée au Liban. Seuls les Saoudiens et les Américains ont conservé leur influence, mais ils doivent désormais composer avec l’Iran dans la région et au Liban.

Le contexte externe et interne a donc bien changé depuis 1989, mais l’esprit de Taëf est toujours vivant, à savoir essayer toujours de trouver des ententes et des compromis en dépit des antagonismes régionaux et internationaux. Taëf est aussi devenu la Constitution, mais une partie non négligeable de ses dispositions est restée lettre morte. Ce qui montre bien qu’au final, ce sont les rapports de force qui comptent...


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Quel bilan pour les relations diplomatiques entre le Liban et la Syrie ?

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ACE-AN-NAS

Le contexte externe et interne a donc bien changé depuis 1989, mais l’esprit de Taëf est toujours vivant, à savoir essayer toujours de trouver des ententes et des compromis en dépit des antagonismes régionaux et internationaux.

Sur cette phrase Chère Scarlett , permettez moi de vous contredire , je dirai que l'esprit qui a repris le dessus , c'est pas l'esprit de taef mis à mal par les développements régionaux et internationaux , mais l'esprit libanais lui même qui n'a pas besoin de taef pour trouver des compromis internes .

Je suis bien d'accord avec vous quand vous dites que finalement seuls les rapports de force comptent , là aussi c'est bien un esprit libanais puisque depuis l'indépendance en 48 , le pouvoir issu de ces rapports a bien changé de main , pour au final et à l'heure actuelle se retrouver entre les mains des résistants chiites et alliés .

On a tendance à oublier cela .

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ESSAYER TOUJOURS DE TROUVER DES ENTENTES ET DES COMPROMIS NOUS DITES-VOUS TRES CHERE MADAME SCARLETT HADDAD. EH BIEN, LES COMPROMIS SONT LA MERE DES CORRUPTIONS AGREES D,AVANCE ET LES ENTENTES LEUR MISE EN PRATIQUE ! ET LES DEUX GENERENT L,ANARCHIE ET LE CHAOS... DEUX CHOSES QUE NOUS VIVONS AU QUOTIDIEN !

Zovighian Michel

Avec Taef, le Liban est passé d'un régime présidentiel à un regime parlementaire qui a donné 50% des sièges parlementaires aux Chrétiens et 50% aux Musulmans. Même distribution au gouvernement. Les Sunnites et les Chiites sont égaux dans se sens. Ça n'a donc rien avoir avec le Général Aoun à Baabda. Taef à arrêter la guerre mais aussi les abus de pouvoir exercés par les présidents d'avant 1975.

La main-mise Syrienne s'est généralisée avec l'affaiblissement du camp Chretien suite aux guerres désastreuses du Général Aoun.

Le Hezbollah c'est renforcé grâce à ces interventions armées à l'intérieur du pays chaque fois que son camp perdait les élections d'où le compromis du "consensus" pour la gérance du pays... et les ministres-du-President suite à l'accord de Doha.

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