Le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammad ben Salmane, nie toujours toute implication du royaume dans la disparition de Jamal Khashoggi. Mandel Ngan/AFP
L’Arabie saoudite aurait plus à perdre qu’à gagner économiquement d’une escalade avec les États-Unis, estiment des experts occidentaux, deux semaines après la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, qui a donné lieu à des menaces inhabituelles entre les proches alliés (lire en page 7). Le week-end a été marqué par des menaces américaines et des répliques saoudiennes, alors que les États-Unis sont le premier partenaire commercial de l’Arabie saoudite. Si Riyad, premier exportateur mondial de brut, recourait à l’arme du pétrole – l’Arabie vend un million de barils par jour aux États-Unis –, cela « détruirait complètement son image de “fournisseur fiable” et déstabiliserait Mohammad ben Salmane (MBS) vis-à-vis des élites saoudiennes », selon Jean-François Seznec, chercheur au Center for Global Energy de l’Atlantic Council. Celui-ci qualifie en outre les menaces saoudiennes de « gesticulations (…) le temps de trouver une solution ».
Cette affaire embarrasse au plus haut point M. Trump, qui a fait de sa relation personnelle avec le roi Salmane et MBS un des piliers de sa stratégie pour contrebalancer les possibles tensions sur les cours du brut résultant d’un nouveau train de sanctions prévu contre Téhéran début novembre.
« Tout et son contraire »
« Trump est tiraillé, il dit tout et son contraire », mais le Congrès, où des élus se mobilisent, « ne lâchera pas », note François Heisbourg, conseiller à la Fondation pour la recherche stratégique basée à Paris. Des parlementaires démocrates mais aussi républicains pourraient bloquer des ventes d’armes et M. Trump serait sous pression pour sanctionner des individus si le rôle de l’État saoudien était prouvé. M. Trump avait auparavant évoqué un châtiment « sévère », donc des sanctions, si la responsabilité du royaume était avérée. Cette menace est très mal passée à Riyad où un haut responsable a rappelé que l’État pétrolier jouait « un rôle vital dans l’économie mondiale » et qu’en cas de mesures punitives, il pouvait lui-même recourir à des actions plus fortes, selon lui.
La chaîne à capitaux saoudiens al-Arabiya a évoqué 30 mesures potentielles qui pourraient faire flamber les prix du pétrole, lui faisant atteindre 200 dollars le baril, au lieu de 80 actuellement. Selon M. Seznec, si la crise dégénérait avec des conséquences sur le pétrole, « MBS pourrait exiger des paiements en yuan (au lieu du dollar), mais cela déstabiliserait toute l’économie mondiale et amènerait les États-Unis à prendre des mesures drastiques » pouvant précipiter « un changement de leadership en Arabie » saoudite.
Richard LeBaron, ancien ambassadeur américain au Koweït, également associé à l’Atlantic Council, prédit que toute mesure de rétorsion des Saoudiens « ne les aidera ni à court ni à long terme car elle renforcera la réputation croissante d’imprévisibilité et d’impétuosité du régime », à la recherche d’investisseurs. Pour M. Heisbourg, si Riyad avait recours à un embargo pétrolier, « les producteurs de pétrole de schiste aux États-Unis se frotteraient les mains, les Chinois en souffriraient, les Européens aussi ». Et si le Congrès américain décidait de bloquer des ventes d’armes, « les Saoudiens pourraient se tourner vers la Russie mais, pendant un temps, le royaume (qui repose entièrement sur des systèmes américains) n’aurait plus de défense en raison d’un grave problème de pièces de rechange ».
Le centre d’analyse Soufan a critiqué M. Trump pour avoir fondé les relations bilatérales avec Riyad « sur des personnes plutôt que sur des principes » depuis l’ascension de MBS. La semaine dernière, le président américain avait mis en avant des mégaprojets militaires de 110 milliards de dollars avec Riyad, générant des emplois aux États-Unis, et susceptibles d’être dépensés par les Saoudiens « en Russie ou en Chine » si la relation Washington-Riyad était affectée. Selon le New York Times, ce chiffre, annoncé lors d’une visite de M. Trump à Riyad en mai 2017, a été « gonflé » et consistait seulement en « des lettres d’intention ou d’intérêt ».
René SLAMA/AFP

