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Quand le street art s’attaque à la politique en Thaïlande

Pendant ce temps, ailleurs...
OLJ
11/10/2018

Le chef de la junte thaïlandaise sur un panneau « sens interdit » ou caricaturé en chat porte-bonheur sur les murs de Bangkok : des artistes thaïlandais s’emparent du street art pour parler de politique.

Dans un pays où les rassemblements politiques restent interdits depuis un coup d’État il y a quatre ans, Headache Stencil s’est fixé comme défi de donner des maux de tête aux militaires, avec comme principal sujet d’inspiration le bouillonnant chef de la junte, le général Prayut Chan-O-Cha. Il fait partie d’une minorité affichant son travail comme politique, dans un pays où, même avant le coup d’État, les artistes préfèrent s’en tenir éloignés. « Ma première œuvre, c’était une image du Premier ministre (Prayut) combinée avec celle du Dr Evil dans Austin Powers », raconte cet ancien créatif dans l’audiovisuel, qui s’est mis au graffiti après le coup d’État pour exprimer sa colère de citoyen.

Le visage masqué, il se prépare ce jour-là à une séance de collage dans une rue proche de chez lui, dans une périphérie de Bangkok. Afin de dénoncer l’écart entre les budgets pour l’éducation et la défense, il compte placarder sur les murs sa dernière création : un militaire faisant de la balançoire à bascule avec une petite fille, la tenant prisonnière en l’air. « On a davantage de budget pour les armes que pour former les cerveaux », dénonce Headache Stencil, 36 ans, qui refuse d’être identifié par son véritable nom, par mesure de sécurité. L’une de ses caricatures, représentant le ministre de la Défense rattrapé par sa passion pour les montres de luxe, a eu au printemps un tel succès sur les réseaux sociaux que la police, ayant identifié la rue de prédilection du graffeur, s’était déplacée dans le quartier et avait tenté de localiser son studio, raconte-t-il.

Avocats et biennale

Dans ce pays où l’on risque la prison pour avoir porté un tee-shirt contestant la monarchie ou posté sur Facebook un article de la BBC jugé contraire à la royauté, l’artiste a préféré se mettre au vert pendant quelque temps, sans aller jusqu’à l’exil comme nombre d’intellectuels thaïlandais. Il participe en ce moment à une exposition, avec d’autres graffeurs, dans la toute nouvelle branche bangkokienne de la galerie londonienne Graffik. Mais, désormais, avant de sortir de nouvelles œuvres, l’artiste rebelle consulte... un avocat.

Cela ne l’empêche pas de dénoncer les atermoiements de la junte à organiser des élections : « Vous ne pouvez pas jouer à ce jeu. Vous devriez laisser au peuple le pouvoir de décider de son avenir », critique celui qui prévoit une opération coup de poing sur ce sujet sur les murs de la capitale avant la fin de l’année. Dans l’intervalle, il multiplie les ateliers de formation improvisés en province, notamment dans les régions nord et nord-est du pays connues pour leur opposition aux militaires, pour les jeunes Thaïlandais voulant s’initier au graffiti contestataire. Les artistes thaïlandais exposés dans leur pays sont le plus souvent apolitiques, se penchant sur la religion bouddhiste ou la sphère privée.

Le 19 octobre doit s’ouvrir la première grande biennale d’art contemporain du pays, subventionnée par un milliardaire thaïlandais. Le thème, « Beyond bliss » (Au-delà de la joie), ne devrait pas trop indisposer les militaires. Parmi les 75 artistes exposés – avec comme têtes d’affiche le peintre américain Jean-Michel Basquiat et la performeuse serbe Marina Abramovich – figurent aussi des Thaïlandais, dont le graffeur Alex Face et la performeuse Kawita Vatanajyankur.

Cette jeune femme de 31 ans commence à percer à l’international avec ses vidéos dans lesquelles elle se met en scène, se transformant dans sa dernière série en outil de production des ouvrières du textile. Dans un studio en forme de cube installé dans le jardin de sa maison, dans un quartier chic de Bangkok, elle se filme suspendue la tête en bas, ses cheveux transformés en pinceau d’imprimerie ou son corps faisant office de navette de machine à tisser. Elle dit ne pas parler directement de politique, tout en revendiquant une dimension engagée à son œuvre de dénonciation des conditions de travail dans le textile ou la pêche. « L’exploitation des ouvriers et le trafic d’êtres humains relève de notre responsabilité », insiste-t-elle, le corps enduit de peinture rouge, après une performance pendant laquelle elle s’est transformée en rouleau d’imprimerie de tissu.

Delphine THOUVENOT et Sippachai KUNNUWONG/AFP

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