Nos Lecteurs ont la Parole

« Capharnaüm » : une plongée en apnée dans l’indicible...

Bélinda IBRAHIM
OLJ
20/09/2018

Le tapage médiatique autour du film, dès qu’il avait été nominé pour la palme d’or à Cannes, l’avait précédé. Il était entendu que ce serait un film qui dérangerait, qu’il ne s’agissait nullement d’un conte de fées, mais d’un décompte de faits, bien réels et douloureux. J’étais au courant de tout cela lorsque je me suis installée dans mon fauteuil pour visionner Capharnaüm, durant l’une des avant-premières concédées à diverses ONG, avant qu’il ne soit à l’affiche dans les cinémas de Beyrouth.

Ce que j’y ai vu, tout le long dépasse, de très loin, l’idée que je me faisais de la misère profonde dans laquelle vivent bon nombre d’êtres humains, Libanais et non-Libanais, vivant au pays du Cèdre ; dans ce miroir aux alouettes dont on vante, jusqu’au matraquage, les beautés de surface pour y attirer les touristes. Ce même pays possède une face beaucoup moins reluisante, voire répugnante : celle immergée et nauséabonde de l’iceberg dans laquelle on y trouve, entassée, la plus importante masse de miséreux au mètre carré. Il s’agit de la vie quasi invisible de personnes qui n’existent pas sur papier, qui se contentent de survivre en parallèle de la nôtre confortablement dotée d’œillères. J’ai été entraînée dans le vertige d’une traversée de deux heures dans les égouts des bas-fonds de Beyrouth. In vivo. Images et odeurs (imaginées) à l’appui. La caméra de Nadine Labaki n’a épargné aucun détail, elle a livré tout le long l’insoutenable histoire d’un petit garçon, Zein, l’un de ces innombrables enfants qui n’ont jamais demandé à naître et qui n’avait même pas eu à « jouer » comme un acteur l’aurait fait. Il lui a suffi d’endosser son propre rôle dans la vie, tout comme la majorité des acteurs de Capharnaüm. On y dépeint abruptement un Liban pays d’amertume et de fiel, tout à fait à l’opposé de l’image colportée avec un peu trop de complaisance vers l’étranger. Dans ce pays divin où « une heure de trajet sépare les nageurs et les skieurs qui peuvent s’adonner à leurs sports favoris simultanément en une même journée », une population vit dans les égouts, crève la dalle, dort sur des matelas de fortune à raison de 16 personnes dans un même taudis, ne se lave presque jamais… Les parents « marient » leurs fillettes dès qu’elles manifestent les premiers signes de puberté au premier offrant, pour une modique contrepartie : une bouchée de pain. Le désespoir entraînant le désespoir, on est prêt à tout, jusqu’à l’indicible…

Pour tous ces êtres maudits, il y a les pseudo-« sauveteurs » qui les enfonceront davantage dans leur infortune en proposant leurs odieux se(r)vices ; ces escrocs qui leur promettent le Nirvãna moyennant des sommes impossibles à amasser. Le réfugié voit en eux son salut, sa vie enfin échouée sur des rivages « plus cléments » ; pour la femme de ménage éthiopienne, ils représentent la « caution » – qui relève de la quête du Graal –, d’un « protecteur », même si elle finira en prison après s’être fait arnaquer par ce dernier. La prison, parlons-en, de ce monde à part ou des zombies font office de prisonniers dans ce presque pays qu’est le Liban, où la justice exerce son pouvoir tyrannique uniquement sur les plus démunis ! Nadine Labaki a eu le courage de filmer au plus juste et au plus près ce monde souterrain dont personne ne se soucie. Ces enfants qui sont de simples numéros, qui ne sont personne, des sans-papiers. Ils sont exploités, violentés, insultés, maltraités à commencer par leurs propres géniteurs, ces « parents » qui « procréent » des enfants à la chaîne alors qu’ils n’ont pas de quoi nourrir une seule bouche !

On m’avait dit que j’allais beaucoup pleurer durant la projection du film. Je n’ai pas versé une seule larme. Capharnaüm m’a touchée au-delà des larmes, comme un coup de poing qui m’a littéralement assommée. Non, je ne pouvais pas verser des larmes parce qu’un océan de pleurs n’aurait pas suffi… Et lorsqu’à la fin du film certaines personnes se demandaient si tellement d’horreur pouvait « vraiment exister », je me suis dit que la nature humaine était décidément ce qu’il y avait de pire dans ce que la création avait engendré. Il est certainement plus confortable d’opter pour le déni plutôt que de devoir être confronté à tant de misère. Chers concitoyens, descendez de vos « rooftops » et dépêchez-vous d’aller questionner votre conscience en assistant à Capharnaüm. Au lieu de vous munir de mouchoirs, tentez d’agir là où vous pouvez le faire, à commencer par chez vous, là où bon nombre d’employées de maison sont les nouvelles esclaves des temps modernes…


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