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À Madagascar, la fièvre du « fanorona »

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OLJ
14/09/2018

À quelques encablures de la présidence à Antananarivo, les badauds se pressent autour de deux hommes. « Si tu ne te sens pas à la hauteur, tu n’as qu’à le dire ! » lâche l’un deux. Encore une discussion politique qui tourne vinaigre, à quelques semaines des élections générales ? Non. Un jeu.

Ils disputent une partie acharnée de « fanorona », un jeu de société traditionnel très populaire à Madagascar, version éloignée des dames occidentales ou du jeu de go asiatique. Plusieurs siècles après son apparition sur la grande île, il y séduit encore de nombreux adeptes de tous âges.

Au hasard des quartiers de la capitale malgache, il n’est pas rare de tomber sur un attroupement provoqué par une partie de la rue. Ou de distinguer les contours d’un plateau de jeu tracés à même la terre d’une cour d’école.

« Tu ne fais que des faux-pas et du baratin ! » lance d’un ton sec le joueur à son adversaire. L’un des protagonistes est Raymond Rasaminarivo, un as du fanorona, dont la maîtrise lui vaut le surnom de « général ».

Les yeux rivés sur le plateau qui les sépare, son rival Raphaël essaie de se concentrer pour obtenir sa revanche. « Ce jeu exige de la concentration pour identifier les itinéraires de la victoire et de la prudence pour éviter les pièges », explique-t-il.

Stratégie

Le fanorona se joue sur un plateau rectangulaire griffé de lignes droites et de diagonales à l’intersection desquelles chaque joueur dispose ses 22 pièces.

L’objectif consiste à « manger » les pièces de l’adversaire en avançant ou en reculant les siennes le long des lignes. La partie s’achève quand un joueur ne peut plus manœuvrer, encerclé ou faute de pièces. Les combinaisons sont presque infinies, la stratégie essentielle.

« Une pièce peut enchaîner plusieurs coups et un seul coup peut éjecter jusqu’à sept pièces de l’adversaire », précise le directeur technique de la très sérieuse fédération de fanorona, Lantohariseta Andriamampianona. « Un joueur peut aussi refuser d’éjecter les pièces de l’adversaire pour éviter des pièges. »

Le jeu accorde au vaincu une seconde manche, la « vela », où le vainqueur part avec un handicap.

Plusieurs scénarios circulent sur les origines du fanorona et son arrivée sur l’île de l’océan Indien. Certains le font naître de l’imagination des premiers habitants de Madagascar venus d’Indonésie au début de notre ère. D’autres assurent que son ancêtre n’y a débarqué qu’au XVIIe siècle, avec les premiers marchands arabes.

Les derniers prétendent qu’il est né à la cour des rois malgaches. Jeu d’initiation à la stratégie militaire, il leur servait aussi d’augure avant la prise d’une grande décision.

Depuis 27 ans qu’il en décortique les ressorts, le chercheur Eris Rabedaoro n’a acquis aucune certitude sur son origine. Il préfère insister sur sa dimension scientifique.

« Je me suis aperçu que c’était un parfait schéma de l’univers, confie-t-il. On y retrouve toutes les lois fondamentales de la physique, des mathématiques ou de la psychologie. »

Tout public

Penchés sur leur plateau, Raphaël et le « général » Rasaminarivo ne vont pas aussi loin : ils voient dans le fanorona un jeu qui « aiguise l’intelligence ».

« Il t’apprend à anticiper, à persévérer, renchérit un autre fondu, Andrianasolo Mamy Riana. Ça te donne de la force pour affronter la vie, ça te rend courageux. »

Ce jeu a gardé un caractère sacré, qui interdit tout pari, mais est populaire dans toute la société, insiste l’homme de la fédération. Si « dans les temps anciens, le fanorona était réservé aux rois et à leurs entourages (...), aujourd’hui il est vraiment devenu tout public », note M. Andriamampionina.

Dans les quartiers les plus démunis, des pierres ou des pelures d’orange posées à même le sol font souvent office de pions.

Très prisée des jeunes, une version électronique pour téléphone portable est née il y a quatre ans. Un des premiers jeux vidéo produit, développé et distribué par des Malgaches.

Gratuit, il a été depuis téléchargé 30 000 fois, se félicite son développeur Mendrika Andriantsihoarana.

« Un téléchargement en Argentine, un en Chine, deux en France, deux en Allemagne, trois aux États-Unis, ça m’a agréablement surpris », souligne-t-il. « Je sens qu’on approche de notre but quand on a créé l’e-fanorona : mondialiser le fanorona », s’emballe-t-il.

En 2012, le jeu est même apparu dans l’un des jeux vidéo les plus célèbres au monde, Assassin’s Creed 3. Une consécration.

Tsiresena Manjakahery/AFP

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