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Moyen Orient et Monde

Répit illusoire pour une Égypte affaiblie : le barrage éthiopien prend du retard

Ressources hydrauliques

Addis-Abeba prévoyait d’achever l’ouvrage à l’automne, mais les travaux, considérés comme une catastrophe portant atteinte à la sécurité nationale égyptienne, connaissent des retards.

Yohan PONCET | OLJ
30/08/2018

Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a déclaré que le gouvernement avait annulé le contrat de Metals and Engineering Corporation (Metec), géré par l’armée éthiopienne, et attribuera le contrat du barrage à une autre société. Le gouvernement évoque des retards de construction pour justifier ce revirement. Ce délai rallongerait le sursis des Égyptiens de plus de deux ans. Un répit qui n’a que peu d’effet sur la fragile position du pays des pharaons à l’échelle régionale.

Toujours ébranlée par la période d’instabilité qui a secoué le pays depuis 2011, l’Égypte se bat pour garder son hégémonie en Afrique de l’Est. Elle est aujourd’hui menacée par l’Éthiopie, qui agite sous son nez le projet du barrage hydroélectrique de la Renaissance, soulignant l’affaiblissement de l’autorité régionale égyptienne.

L’Éthiopie n’abandonnera pas le projet de barrage hydroélectrique, situé à la frontière soudano-éthiopienne, malgré les risques sanitaires que Le Caire redoute. Tandis que des millions d’Égyptiens souffrent déjà de la baisse du niveau du Nil, une rétention massive d’eau sur « le toit de l’Afrique » aura des conséquences en aval, le Nil bleu d’Éthiopie fournissant 85 % de la partie du fleuve en territoire égyptien. Après avoir assuré à l’Égypte que sa « part d’eau » ne serait pas altérée, l’Éthiopie a créé en mai 2018 avec le Soudan un comité scientifique pour faire avancer les discussions en cours depuis 2011. Or, dépendante à plus de 90 % du Nil pour son approvisionnement en eau, l’Égypte fait face à un tournant dans son histoire contemporaine. Elle est obligée de se mesurer à une nation faisant fi de ses avertissements. Le réchauffement climatique et la baisse du niveau des eaux du Nil se faisaient déjà sentir sur l’économie égyptienne. Addis-Abeba enfonce le clou en projetant d’achever la construction du plus grand barrage hydroélectrique du continent africain. Loin d’être passif face à ce géant de béton qui menace sa source principale d’eau, le gouvernement égyptien et sa diplomatie échouent pourtant dans leurs négociations.

Le plus grand barrage d’Afrique devrait pouvoir retenir plus de 70 milliards de mètres cubes d’eau, soit environ la moitié de la mer Morte. S’ajoutant à celui du développement du réseau ferroviaire et routier de plus de 60 % d’ici à 2020, il fait partie des mégaprojets lancés ces dernières années par le pays pour se moderniser. Avoisinant régulièrement les 10 % par an, la croissance de l’Éthiopie est l’une des plus importantes du continent africain. Si elle a un PIB par habitant deux fois moins important, elle reste une puissance démographique et économique, et devient, avec le barrage de la Renaissance, une puissance diplomatique importante : elle s’invite sur la scène régionale au détriment de l’Égypte qui peine à assumer son leadership. « On a un déplacement du pôle d’influence du Nord vers le Sud. Aujourd’hui, l’Éthiopie est supérieure à l’Égypte sur de nombreux points : population, croissance démographique, son armée est moderne et plus appréciée et crainte dans la région », explique à L’Orient-Le Jour Alain Gascon, professeur émérite à l’Institut français de géopolitique de Paris VIII.

Des rapports de force changeants

L’hégémonie égyptienne sur le fleuve date des années 1920. À l’époque de la domination britannique, l’Égypte avait réussi à se garantir un débit minimum et un quasi-droit de veto sur les projets de barrages en amont, car l’Éthiopie avait été écartée des traités de partage des eaux en 1929 et 1959. Lorsque cette dernière a officialisé le projet du barrage en 2011, l’Ouganda, le Soudan du Sud, le Burundi et la Tanzanie se sont concertés pour une gestion commune du fleuve. M. Gascon précise : « L’attitude intransigeante de l’Égypte avec les pays en amont du fleuve est une des causes de ses défis actuels. L’Éthiopie s’en est servie pour se liguer avec les autres nations du Nil (Ouganda, Soudan du Sud, Kenya…) contre le pays des pharaons ».

Si l’Égypte a commencé à perdre sa domination fluviale dans les années 1990, c’est en 2011 que le processus s’est achevé. Le pays est encore en proie à l’instabilité interne due à la transition au pouvoir de Hosni Moubarak à Mohammad Morsi, ce qui l’affaiblit aujourd’hui sur les questions régionales. « Même en ayant reçu des Rafale de la France, la situation de l’Égypte empêche le président actuel Abdel Fattah al-Sissi d’exécuter les avertissements qu’avait proférés Morsi, comme détruire le barrage de la Renaissance par exemple. De toute manière, les calculs ont montré qu’un raid sur le barrage demanderait un ravitaillement, or l’armée égyptienne ne possède pas de ravitailleur. Il faudrait demander l’aide d’un pays tiers comme les États-Unis, mais ces derniers ne voudront jamais prendre part à un tel conflit. L’Égypte se retrouve isolée et impuissante, sans allié », souligne M. Gascon. Elle a abandonné l’idée de faire avorter le projet : les négociations portent maintenant sur les délais de remplissage du barrage. Plus le remplissage est lent, plus le débit du fleuve reste élevé. Selon un journaliste de Bloomberg qui a examiné le rapport du panel d’experts ayant traité la question des effets du remplissage, « si le réservoir est rempli au cours d’une année sèche, cela aura un impact significatif sur l’approvisionnement en eau de l’Égypte et entraînera la perte de la production d’électricité au barrage du Haut-Assouan pendant de longues périodes ».

Mais l’Éthiopie sait ce qu’elle fait. « Elle se protège derrière une convention de l’ONU qui partage strictement les eaux du Nil entre les pays concernés. Mise de côté pendant des décennies par l’Égypte, elle reprend ses droits sur ce fleuve que les deux puissances considèrent comme sacré », rappelle Alain Gascon. L’isolement égyptien est renforcé par le rapprochement observé depuis 2011 entre Khartoum et Addis-Abeba : le Soudan compte tirer profit de l’électricité et de l’eau du barrage. Cet acte n’a rien d’anodin. Isolée dans ce bras de fer régional qui depuis le début sourit à l’Éthiopie, l’Égypte se retrouve sans aucun allié. Si elle avait réalisé dans les années 1970 le barrage d’Assouan sans négociations, elle est aujourd’hui concurrencée économiquement et démographiquement. Sa voix porte moins et l’Éthiopie ne prend plus en compte ses menaces, les rapports de force régionaux changent. La Corne de l’Afrique évolue, avec une Égypte qui ne peut dire non et une Éthiopie aux ambitions grandissantes.


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