L'éditorial de Issa GORAIEB

Absurdissimo

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
18/08/2018

On s’en doutait depuis quelque temps déjà, c’est désormais une quasi-certitude : bien davantage que les prétentions démesurées de Monsieur Gendre, c’est en réalité la sempiternelle question syrienne qui retarde la formation du nouveau gouvernement. Relayés par leurs médias, les amis de Damas ne s’en cachent plus d’ailleurs, claironnant, qui la toute prochaine victoire de Bachar el-Assad (Hassan Nasrallah) et qui la nécessité, pour le Premier ministre désigné Saad Hariri, de faire preuve de réalisme en souscrivant à une normalisation des rapports avec Damas (Nabih Berry).

Le réalisme, on veut bien. Mais même en admettant que dans la situation actuelle on nage dans le surréel, ce n’est pas en se livrant à des démonstrations par l’absurde – c’est comme ça, il faut s’y faire – que l’on peut y remédier. La raison d’État, s’appuyant sur les immuables données de l’histoire et de la géographie, commande certes que l’on tienne compte des intérêts politiques et économiques en jeu. À son tour, la raison pure porte à reconnaître qu’un ambassadeur de Syrie réside bel et bien à Beyrouth où il se montre des plus actifs ; qu’il y a quelques mois seulement, le gouvernement démissionnaire nommait un nouveau représentant diplomatique du Liban à Damas ; que le Conseil supérieur syro-libanais existe toujours formellement ; que, par crainte de représailles, Beyrouth ne s’est jamais hasardé à dénoncer le traité de fraternité et de coopération liant les deux pays ; que les questions sécuritaires d’intérêt commun sont très régulièrement gérées, du côté libanais, par le directeur général de la Sûreté ; et que plusieurs ministres libanais s’octroient régulièrement la liberté d’aller rencontrer, à titre professionnel, leurs homologues syriens sans y être mandatés.

Mais comment, en revanche, pourrait-on balayer de la main cette autre raison, non plus d’État, mais de peuple, comment occulter les mille et une raisons objectives, historiques, psychologiques et morales qu’ont, dans leur grande majorité, les Libanais de se refuser à absoudre, sans contrepartie aucune, sans nulle volonté d’amendement (et même de réparation), les décennies d’arrogante domination et de terribles violences dont s’est rendu coupable, chez eux, le régime baassiste ?

Ce rébus syrien, le Premier ministre désigné n’est pas idéalement armé pour le résoudre (mais à vrai dire, qui donc le serait ?). Il n’a cessé d’accuser les Syriens d’avoir commandité l’assassinat, en 2005, de son père, l’ancien chef du gouvernement Rafic Hariri. Il se résignait, en 2010, à aller donner une hallucinante accolade à Bachar el-Assad : cruelle épreuve dont il ne tirait aucun bénéfice national ou personnel. Objet d’une campagne de pressions en règle, c’est d’un nouveau marché de dupes, de toute une chaîne d’engagements non tenus, qu’est victime aujourd’hui le chef du courant du Futur. Qui, en souscrivant à l’élection du président Aoun, croyait s’être assuré un long séjour tranquille au Sérail.

Pour ne rien changer, absurdes sont les options laissées à Hariri. Se récuser comblerait d’aise ses adversaires et pourrait ouvrir dangereusement la porte à un gouvernement contrôlé par le Hezbollah et irréductiblement voué à la normalisation quels que soient les remous qu’il en résulterait. S’accrocher, temporiser, ne ferait qu’aggraver l’actuel marasme économique, retardant d’autant les réformes structurelles qu’attend la communauté internationale pour prodiguer son assistance financière au pays. On n’ose évoquer la troisième voie de sortie – jouer à nouveau la carte d’un réalisme truqué, piégé –, surtout à l’heure où le Tribunal spécial pour le Liban s’apprête à entamer, dès le mois prochain, ses délibérations.

On ne va pas deux fois à Canossa…

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

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