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Ben Harper, l’éclectisme et la sincérité des grands

Portrait

L’artiste se produit samedi soir en concert pour la première fois au Liban dans le cadre du Festival de Baalbeck.   

15/08/2018

Il suffit de combiner les titres de deux de ses 14 albums studios – Diamonds on the Inside (2003) et Give Till It’s Gone (2011) – pour savoir à quelle sorte d’artiste l’on a affaire avec Ben Harper, qui se produit samedi avec l’un de ses groupes, The Innocent Criminals, à Baalbeck pour ce qui promet d’être un concert de légende. Car Ben Harper combine en effet remarquablement la pureté et l’authenticité du diamant à cette extraordinaire générosité qui est la marque des plus grands. Aussi cet auteur-compositeur-interprète hors-pair se dédie-t-il, depuis son premier album Welcome to the Cruel World (1992), à la tâche aussi éprouvante qu’excitante d’extirper un à un les diamants de la mine qu’est son âme hypersensible et singulière. Ce qui n’est pas sans donner naissance à un univers musical unique d’une diversité et d’une richesse en expansion permanentes, puisque l’on y retrouve pêle-mêle un mélange détonant de blues, soul, folk, rock, gospel, reggae, funk, et même des légers accents de jazz, terrain pourtant encore inexploré par ce prospecteur de la chanson. Une polyvalence musicale qui n’est guère étonnante de la part d’un homme aux origines métissées et dont les influences diverses incluent Robert Johnson, Blind Willie Johnson, John Lee Hooker, Taj Mahal, Ry Cooder, Pete Seeger, Tom Waits, le folk britannique, Edith Piaf, Marvin Gaye, Bob Marley, Peter Tosh, Jimi Hendrix, Led Zeppelin ou Stanley Clarke…


Fils de la musique
La musique, Ben Harper est tombé dedans quand il était petit. C’est dans le magasin d’instruments de musique tenu par ses grands-parents depuis 1958, le Folk Museum Center and Museum, situé à Claremont, en Californie, que le petit garçon, né le 28 octobre 1969, fait son apprentissage et découvre, fasciné, des sons du monde entier. Il apprend notamment à réparer ces instruments, puis à en jouer. Le fait que le magasin compte parmi ses clients prestigieux les singers-songwriters Leonard Cohen et Jackson Browne, le bluesman Taj Mahal, ou le spécialiste de la slide guitare Ry Cooder, n’est pas sans contribuer à renforcer sa passion pour cet univers. Seule la découverte des vertus du skateboard – qu’il continue à pratiquer assidument jusqu’à ce jour, afin de faire le vide dans sa tête – semble encore le détourner de son destin…    

Si l’univers musical de la famille évolue notamment autour d’icônes country comme Dolly Parton, Emmylou Harris, Linda Ronstadt ou de Stevie Wonder, c’est sur le blues du delta du Mississipi que le jeune homme jette son dévolu. Il s’adonne ainsi à la slide guitar, comme ses héros du blues, et finira, partant, par adopter une guitare de tap slide manufacturée à Los Angeles entre les années 1920 et 1930, la Weissenborn, dont il joue à plat sur ses genoux, et qui est devenue sa marque personnelle sur scène.

C’est Taj Mahal qui l’invite un jour à se produire sur scène. Pour le jeune homme de 21 ans, c’est le début d’un véritable parcours initiatique dans le monde de la chanson. Cependant, l’establishment musical ne l’intéresse pas et il n’est pas là pour intégrer le mainstream de la variété bien léchée – même si le hit Steal My Kisses (1999) prouvera qu’il sait aussi faire cela naturellement et en préservant son intégrité artistique.

L’esprit rebelle
Mais pour l’heure, Ben Harper a une âme de rebelle et des messages politiques à diffuser dans l’Amérique du « Nouvel Ordre mondial », à nouveau malade de la haine raciale. Les spectres de deux de ses héros, Bob Marley et Peter Tosh – mais aussi celle des protest singers du mouvement pour les droits civils – semblent exercer sur lui une emprise toute particulière. Cette influence spirituelle – même si la musique mêle déjà blues, rock, reggae, funk et soul – est nettement perceptible sur son premier album, Welcome to the Cruel World (1992), où il lance notamment un appel à l’aide, dans la chanson Like a King, à l’esprit de Martin Luther King après le passage à tabac par la police de l’Afro-Américain Rodney King le 3 mars 1991 à Los Angeles. Autant dire que le monde entier se prend une gifle en découvrant cet artiste qui refuse de (se) compromettre à l’orée de la globalisation.  

Dans la même veine, aussi politique et dans l’esprit de Marley, est son second album Fight for Your Mind (1994), avec ses titres phares et évocateurs : Oppression, Excuse Me Mr., God Fearing Man, One Road to Freedom… Les thèmes sont les mêmes – la lutte pour la justice sociale, l’égalité, la liberté, l’altérité, la reconnaissance ou contre l’indifférence de l’homme – mais le son est encore plus loud et l’esprit plus combattif. L’album renferme aussi l’un de ses titres le plus connu, Burn One Down une ode au haschisch, mais aussi et surtout un hymne à la solidarité.

Le temps de la maturité
Si les deux premiers albums de Ben Harper forment une sorte de manifeste politique du chanteur, c’est avec The Will to Live (1997), son troisième album, que la consécration a vraiment lieu. Les compositions ont évolué – sur Jah Work, Roses For My Friends, ou I Shall Not Walk Alone par exemple – le son aussi – comme sur Faded – ainsi que la production. Le chanteur s’est entouré d’un band, les Innocent Criminals. Le ton reste engagé, mais la rébellion s’assagit, se bonifie. Harper commence à faire ce travail de prospection, aussi bien au niveau des paroles que de la musique – la sublime Widow of a Living Man en est la manifestation – qui n’a plus cessé depuis. C’est le premier temps de la maturité, mais aussi les premiers germes du succès.       

Durant les deux décennies qui suivent, Ben Harper va montrer, en enregistrant avec réussite album sur album, qu’il est capable de tout faire sans se répéter. Qu’il sait gratter la guitare comme les meilleurs musiciens de blues, mais aussi comme Jimmy Page et Jimi Hendrix lorsqu’il a envie de se déchaîner. Que sa voix n’a rien à envier à celle d’Otis Redding, Murray Head, Robert Plant ou Jeff Buckley, et sait même trouver en elle la brisure rocailleuse propre à Tom Waits s’il le faut. Qu’il peut se lâcher en sortant de sa guitare un son proche des grands groupes de heavy rock (au sein d’une autre formation, les Relentless 7, sur l’album White Lies for Dark Times, 2009), mais aussi se transformer complètement en chanteur de gospel (avec les légendaires Blind Boys of Alabama, sur l’album There Will Be a Light, 2004). Qu’il sait surtout alterner entre les genres sans rien perdre de son identité et de son intégrité. La preuve, il mène actuellement deux tournées différentes en même temps : l’une avec son groupe principal, The Innocent Criminals, axée sur son répertoire rock, funk, soul et reggae – que l’on retrouvera samedi à Baalbeck – et l’autre avec la légende du blues Charlie Musselwhite, avec qui il vient d’enregistrer un deuxième album magnifique, No Mercy in This Land. Un album politique, mais dans la tradition du blues cette fois, au cœur de l’Amérique déchirée de Donald Trump. Harper n’a d’ailleurs jamais mis son engagement en sourdine, s’associant notamment au mouvement contre les armes nucléaires ou participant à des concerts à des fins caritatives et sociales.

C’est un grand artiste, complet, particulièrement humble et généreux, extrêmement intelligent et curieux, d’un éclectisme rare et à la sensibilité à fleur de peau, qui se produira donc samedi soir au Temple de Bacchus, à Baalbeck, pour une soirée qui promet d’être inoubliable. A ne manquer sous aucun prétexte !


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