Les notables étrangers ayant vécu au Liban au XIXe siècle ont trouvé le temps pour décrire les habitants de ce pays. Leurs témoignages sont troublants. Les gènes des acteurs politiques, si tant est qu’ils donnent des indications sur l’hérédité, sont restés plus tenaces qu’on ne l’aurait cru. Le comportement social et les méthodes de cette catégorie de gens sont restés les mêmes, solides comme roc, et ce malgré les radicales transformations que l’humanité a vécues au cours des cent cinquante dernières années.
Voici des extraits de ce qu’écrivait Constantin Petkovich venant des Balkans prendre ses nouvelles fonctions de consul général de Russie à Beyrouth entre 1869 et 1897 (*)
… « Beyrouth m’est apparu aussi merveilleuse que les Balkans. Il n’est pas étonnant que les poètes arabes aient chanté la beauté du pays en ces termes : le Liban porte l’hiver sur sa tête, le printemps sur ses épaules, l’automne sur sa poitrine et l’été se prélasse à ses pieds au bord de la Méditerranée... »
Cependant, à l’ombre des cèdres du Liban, pour Petkovich la contemplation de la beauté du pays n’était pas sa première priorité. Voici ce qu’il disait :
… Les habitants de ce pays sont divisés entre musulmans et chrétiens... La majorité des musulmans était druze… Venaient ensuite les sunnites et les métoualis (chiites) en perpétuelles luttes entre eux… Parmi les chrétiens, les maronites étaient majoritaires. Ils étaient en mauvais termes avec les druzes… Les grecs-catholiques (uniates) tout comme les grecs-orthodoxes étaient les moins nombreux de tous les Arabes chrétiens… Chacune des diverses communautés religieuses rivalisait avec l’autre ouvertement ou en secret, pour obtenir des postes de fonctionnaires dans l’administration turque… Chaque confession se faisait attribuer un poste particulier, et faillir à cet usage entraînait des conflits sanglants… Le recrutement de l’élément chrétien dans l’administration turque n’a pas amélioré leur situation pour autant. Elle entraîna plutôt davantage d’intrigues et de dissensions… Chaque communauté chrétienne cherchait à avoir le plus grand nombre des siens aux postes de fonctionnaires, non pour être en mesure d’influer en faveur des chrétiens en général, mais plutôt pour agir dans l’intérêt de son clan… En Orient, la religion mêlée à tout faisait que les associations religieuses remplaçaient la société et la nationalité… Plus d’une fois des personnes me disaient que du temps où l’ordre ancien régnait, les Turcs ne faisaient pas de distinction entre les chrétiens, ils étaient les seuls à les piller. Ce qui fait que, pour finir n’importe quelle formalité, les pauvres paysans devaient offrir de l’argent et des cadeaux non seulement aux pachas mais également aux fonctionnaires chrétiens qui étaient suffisamment influents pour servir d’intermédiaires...
Aujourd’hui, dans ce même beau pays, nous assistons à l’interminable processus de formation d’un nouveau gouvernement. Les analogies de ce qu’a dit ce témoin avec la situation présente (ou avec celle d’un temps pas trop ancien) sont manifestes. Chaque acteur du monde politique, comme l’ancêtre de son clan, exerce des pressions sur le ventre qui doit accoucher. Celui-ci, dans une ultime contraction, accouchera du bébé-cabinet tant attendu. Deviendra-t-il chétif, oisif et impotent comme ses prédécesseurs sans avoir fait, sans avoir pu faire, quoi que ce soit d’utile pendant son mandat stérile ? Pauvres futurs ministres, ils n’ont même pas d’ancêtres de qui tenir pour leur servir de modèle.
Grégoire SEROF
(*} Texte librement inspiré
de la biographie écrite par Elena
Goncharova, Mon arrière-
grand-père K. Petkovich,
éd. Russkaïa Kultura, Saint-
Pétersboug, 2013.
Nos lecteurs ont la parole - Par Grégoire Serof
De qui tenir
OLJ / le 08 août 2018 à 00h00

