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Liban

Que reste-t-il de l’héritage des rafles du 7 août 2001 ?

Commémoration

Des militants de l’époque, emprisonnés ce jour fatidique ou battus deux jours plus tard lors d’un rassemblement devant le Palais de justice, se souviennent de cette époque et tentent d’en tirer les leçons.

07/08/2018

Se replonger dans ce terrible mois d’août 2001, c’est revivre l’angoisse de cette époque où toute opposition à l’appareil sécuritaire libano-syrien d’alors était sévèrement réprimée, mais aussi celle où l’espoir du changement à venir était grandissant, notamment à la suite de la réconciliation de la Montagne, parrainée par le patriarche maronite Nasrallah Sfeir et le leader druze Walid Joumblatt, quelques jours plus tôt. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

Pour les militants des partis dits d’opposition de ce temps-là, cette semaine du 7 août devait être celle des rafles les plus graves jamais perpétrées dans leurs rangs : il s’agissait principalement du Courant patriotique libre, des Forces libanaises, mais aussi, dans la foulée, des Kataëb, du Parti national libéral, du Bloc national et de beaucoup d’indépendants. Antoine Khoury Harb, actuellement professeur à l’Université libanaise et responsable estudiantin au sein du CPL de 1994 à 2004 (il a, depuis, quitté les rangs du parti), relate les faits de ces quelques jours.
« On oublie souvent que les rafles avaient commencé le 5 août, se souvient-il. Notre collègue Tony Orian distribuait les tracts d’un discours du général Michel Aoun (fondateur du CPL, président de la République actuel, NDLR) avec plusieurs autres à Dora. Ils ont été arrêtés par les forces de l’ordre. Pour les soutenir, nous avons décidé de distribuer les mêmes tracts au même endroit, le 7 août. Sachant que nous allions finir en prison, nous avons appelé nos camarades à une réunion de soutien à Antélias à 17h le même jour. »

C’est par l’arrestation d’Antoine Harb et de ses compagnons que les rafles du 7 août ont effectivement commencé. Elles devaient se poursuivre par l’incarcération de leurs compagnons réunis à Antélias puis par celle des participants à une réunion d’étudiants des Forces libanaises, qui se trouvaient dans un bureau également à Antélias. Salmane Semaha, qui était à l’époque responsable estudiantin des FL (jusqu’en 2002), s’en souvient nettement. « En passant près du bureau du CPL, j’ai vu qu’il était encerclé de soldats, raconte-t-il. Les lignes de mes contacts dans ce courant étaient fermées. Arrivé au bureau des FL, j’ai vu la même scène se répéter. Je me suis rendu immédiatement aux militaires en tant que responsable des jeunes qu’on emmenait alors au poste. » Des chefs de file politiques ne sont pas épargnés non plus, à l’instar par exemple de Toufic Hindi, représentant des FL au sein du Rassemblement de Kornet Chehwane, ou encore du général Nadim Lteif, représentant au Liban du général Aoun, à l’époque en exil à Paris.
Antoine Harb et certains de ses compagnons devaient passer deux mois et demi en prison, Salmane Semaha quatre mois. Tous s’accordent à dire que si l’incident avait commencé avec le CPL, les FL ont été visées de facto en raison de la coordination qui existait alors entre les partis dits d’opposition. « Jusque-là, les autorités frappaient l’un et épargnaient l’autre, espérant semer la discorde entre nous, constate Salmane Semaha. C’était la première fois qu’elles nous visaient à tous deux en même temps. »

Roués de coups par des agents infiltrés
Pourquoi ce déchaînement de violence et ces rafles généralisées à ce moment bien précis ? Pour beaucoup, une plus grande coordination entre les forces opposantes, la formation du Rassemblement de Kornet Chehwane et, surtout, le rapprochement de composantes d’autres communautés avec l’opposition dite « chrétienne » expliquent ces rafles devenues symboliques, même si elles n’étaient pas les premières du genre. Antoine Harb rappelle que, en raison de la grogne grandissante d’une opinion publique qui commençait à se faire entendre, ces rafles ont été suivies d’arrestations de personnalités sous de fausses allégations de collaboration avec Israël, dans le but de camoufler l’énormité de ces arrestations arbitraires d’étudiants.
Les nombreuses arrestations du 7 août ont, à l’évidence, suscité une réaction de la part des formations auxquelles appartenaient ces jeunes hommes et femmes. Ziad Abs est un aouniste de la première heure, même s’il a quitté le parti récemment. « À la suite des rafles, nous avons appelé à une réunion qui s’est tenue au domicile de l’ancien député Habib Sadek, à laquelle se sont jointes de nombreuses personnalités, comme l’ancien président Amine Gemayel, le journaliste Gebran Tuéni, le leader druze Walid Joumblatt… » dit-il.

Après maintes discussions, un appel à un rassemblement devant le Palais de justice le 9 août est lancé. Le jour J, les jeunes militants se retrouvent à l’endroit décidé, mais la majorité des forces politiques n’étaient pas présentes… ou plutôt à l’abri dans un bureau à proximité, se souvient Ziad Abs. « Nous étions relativement peu nombreux, dit-il. Nous avons remarqué trop tard les intrus en civil qui avaient été infiltrés par les services de renseignements parmi nous. Tout s’est passé très vite : ils nous ont roués de coups. Nous étions des étudiants pour la plupart, hommes et femmes. Nous avons dû battre en retraite. »

Bâtir sur les luttes passées, c’est possible
Les rafles du 7 août et les violences du 9 août 2001 s’inscrivent dans un processus qui devait naturellement mener au 14 mars 2005 et toutes ses conséquences politiques. Elles en sont cependant une étape assez décisive, preuve de la nervosité des autorités de l’époque face à un phénomène devenu de plus en plus incontrôlable. Toutefois, les militants de l’époque, qui restent des activistes politiques, ressentent de la désillusion face à ce qui s’est passé après le retrait des forces syriennes en 2005 et la disparition de cet appareil sécuritaire qui les avait si durement opprimés.
« La révolution entamée alors n’a pas été complète, déplore Ziad Abs. On aurait dû demander des comptes aux responsables de ces actes. Dans notre lutte, nous étions antiestablishment. Or, nous remarquons que les forces politiques qui sont arrivées au pouvoir après avoir été dans l’opposition tendent à perpétrer le même système de partage des parts, avec d’autres acteurs. »
Quant à Salmane Semaha, il fait assumer aux leaders, toujours les mêmes, la responsabilité d’avoir gaspillé tous ces sacrifices. Mais pour lui, il est parfaitement possible de bâtir sur ce qui avait été fait en ce temps-là. « Il est nécessaire de comprendre nos réussites et nos erreurs passées, et de nouer de nouvelles alliances avec des groupes qui ont à cœur l’intérêt public », affirme-t-il.
« Ce qui s’est passé à l’époque n’est pas moins qu’un héritage national que nous devons léguer à nos enfants afin qu’ils ne baissent jamais les bras face aux occupants, quels qu’ils soient », conclut Antoine Harb.


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Antoine Sabbagha

Et à bon entendeur salut . Il ne faut plus revivre ces pages sombres ou l’occupant était roi .

Baboujian, Hagop

Dommage, complètement désillusionné mais transmettra ces histoires aux enfants; c'est mon devoir mais c'est à eux de juger et de décider en conséquence ....

gaby sioufi

ce qu'il en reste est NUL .
par contre il y a bel et bien un retour flagrant aux annees 1989-1990.....
Grace a qui ?
a celui qui a cru/voulu croire malgre tout/tente sa chance ? en le mea culpa de l'autre partie .

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