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Moyen Orient et Monde

L’entente russo-turque face au casse-tête d’Idleb

Décryptage

Ankara a tout intérêt à éviter une bataille qui pourrait avoir des conséquences domestiques.

04/08/2018

En Syrie, la Turquie a dû modifier sa politique et ses priorités à plusieurs reprises en fonction de l’évolution du conflit. Elle pourrait être amenée à le faire une nouvelle fois dans les prochains mois. La menace de voir une zone kurde s’établir à sa frontière a poussé Ankara à s’éloigner des Occidentaux, qui ont fait des Kurdes leurs principaux alliés en Syrie, et à se rapprocher de Moscou avec qui la Turquie, malgré son hostilité à l’égard du régime, a réussi à trouver plusieurs zones de compromis. C’est tout cet équilibre qui est désormais menacé par la possible offensive des forces loyalistes contre la dernière grande province rebelle : Idleb.
 La guerre a doublé la population d’Idleb : la moitié des trois millions d’habitants sont des déplacés transférés depuis d’autres zones rebelles en vertu des accords de « réconciliation » entre Damas et l’opposition défaite. Depuis août 2016, au moins 15 de ces accords ont acheminé des milliers de déplacés par bus vers Idleb. Le régime a ainsi constitué une charge explosive sur le palier d’Ankara. En cas de confrontation totale, des milliers de personnes pourraient aller chercher une échappatoire vers la zone de Afrine sous contrôle turc, et a fortiori vers la frontière turque.

Glacis turc
La coopération russo-turque a permis de « geler » le sujet, en établissant un no man’s land turc entre les lignes de front rebelles et loyalistes. Lors du sixième round des pourparlers d’Astana les 14 et 15 septembre 2017, Moscou, Téhéran et Ankara sont convenus d’une zone de désescalade autour du périmètre comprenant les neuf dixièmes d’Idleb même, plus des tranches des provinces adjacentes d’Alep et de Hama. Deux « couches » composent la zone tampon : dix postes d’observation turcs à l’intérieur des lignes rebelles, renforcés par neuf postes russes et sept iraniens à l’extérieur.
Cette ceinture est cruciale pour la Turquie. Le pilier de la stratégie militaire du régime syrien est le harcèlement de l’arrière, en bombardant zones résidentielles et hôpitaux une fois la ville assiégée pour forcer les rebelles à la reddition. Avec cette présence, la Turquie peut dissuader le régime de passer à l’action, s’assure dans le même temps une place de choix dans les négociations et dispose d’un poste avancé pour surveiller l’évolution des mouvements jihadistes à sa frontière.
Plusieurs éléments indiquent toutefois que le glacis turc autour d’Idleb arrive à expiration. L’obsession de Bachar el-Assad pour le dernier gros bastion rebelle est vouée à grandir depuis la chute complète du gouvernorat de Deraa le 31 juillet. Des troupes loyalistes s’amassent déjà au nord de la fourmilière au côté de la 4e division de l’armée syrienne et de la garde républicaine. Le 28 juillet, un site connu pour être pro-Assad, al-Masdar, rapportait également que l’armée de Bachar el-Assad avait renforcé sa présence sur le flanc sud de la province, au nord de Lattaquié. L’alignement des forces loyalistes a provoqué un début d’union sacrée de l’autre côté de la ligne de front, où des guerres fratricides entre différentes factions rebelles, mobilisant parfois l’artillerie lourde, ont secoué le vase clos d’Idleb ces deniers mois.


(Lire aussi : Nouvelle coalition de rebelles à Idleb, dans le viseur du régime)

Pacte de non-agression
Mercredi, le Front syrien de libération (FSD), coalition qui regroupe déjà les deux poids lourds Ahrar al-Cham et Noureddine al-Zinki, a annoncé sur sa chaîne Telegram un nouveau cartel avec quatre autres factions rebelles, sous le nom de Front national de libération (FNL). Cela singularise le principal seigneur de guerre à régner sur la région, Hay’at Tahrir al-Cham (HTC), une héritière du Front al-Nosra qui était la branche syrienne d’el-Qaëda. Alors que le FNL est une ressource pour la Turquie, qui patronne Ahrar al-Cham, HTC exerce le principal effet corrosif sur le glacis turc.
Dans la concertation turco-russo-iranienne, la problématique HTC entre dans une espèce de zone de déni. Si l’on s’en tient à la lettre des accords d’Astana, la Turquie aurait dû attaquer et désarmer le groupe, les signataires ayant juré de combattre inconditionnellement le Front al-Nosra et toutes les formations associées à el-Qaëda, ce qui est contradictoire avec l’idée d’une zone de désescalade à Idleb. La Turquie a donc construit, à tâtons, une forme de pacte de non-agression avec HTC, dont les leaders rejettent catégoriquement toute forme d’acceptation explicite du processus d’Astana. Deux patrouilles de reconnaissance turques en route vers el-Eis, à trois kilomètres à l’ouest du front, ont été bombardées en janvier dernier. L’état-major turc avait fait porter le chapeau aux YPG (les forces kurdes), mais les discussions sur les chaînes jihadistes de Telegram suggéraient plutôt que des dissidents de HTC voulaient saboter la coopération avec Ankara. Les fractures au sein du groupe vont loin : depuis septembre dernier, plusieurs dizaines d’assassinats non revendiqués et non attribués ont frappé des leaders de HTC, dont une majorité de jihadistes d’origine étrangère qui forment la ligne dure du mouvement. Ces assassinats, attribués selon certaines rumeurs aux services de renseignements turcs, contribuent à augmenter la part relative des Syriens au sein du groupe, plus pragmatiques et attentifs à Ankara.


(Lire aussi : Quand Assad célèbre son armée exsangue)


Ces évolutions internes à la rébellion laissent penser que la Turquie sépare, trie et regroupe les éléments de l’opposition pour faciliter une option diplomatique à Idleb. Moscou semble vouloir donner une chance à cette dernière. Le 31 juillet dernier, l’émissaire russe pour la Syrie, Alexandre Laventriev, avouait que la Russie n’avait pas de plan à court terme pour un assaut sur Idleb. En s’attaquant à cette province, le Kremlin pourrait perdre Ankara, qui a mis son paraphe à la légitimité diplomatique de Moscou en s’asseyant à la table d’Astana. Le régime syrien ne pourra pas gagner Idleb sans le blitz aérien de Moscou, car la bataille sera une autre paire de manches que dans le sud-ouest, probablement d’une violence comparable ou supérieure à celle d’Alep. C’est probablement une bataille à mort qui attend les belligérants à Idleb, où les rebelles n’ont quasiment plus d’échappatoire. Les postes-frontières turcs sont la principale digue à une confrontation où tous les coups sont permis. Mais le moindre débordement de la part de rebelles dissidents, contre le gré de leur hiérarchie, s’en prenant par exemple à une position turque, peut fournir un prétexte pour ouvrir les vannes. Si Ankara, Moscou, Damas et Téhéran tardent à choisir entre toutes ces mauvaises options, la moindre étincelle peut donc entraîner une escalade, et avoir raison des calculs millimétrés de la Turquie.


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