X

Moyen Orient et Monde

Les druzes pris au piège des faveurs de Netanyahu

Décryptage

En offrant un statut spécifique aux druzes pour étouffer la contestation contre la loi sur l’État-nation du peuple juif, le gouvernement israélien resserre l’étau sur la minorité arabe.

02/08/2018

C’est un cadeau empoisonné qu’a reçu hier de la part de Benjamin Netanyahu la communauté druze israélienne, aux commandes de la contestation contre la loi sur l’État-nation du peuple juif. Le Premier ministre israélien a offert hier à ses représentants un projet de législation consacrant la place préférentielle des druzes dans la société israélienne aux côtés de la majorité juive. Votée le 19 juillet dernier à la Knesset, la loi sur l’État-nation est conçue pour altérer les effets d’une autre loi fondamentale de 1992 sur la liberté et la dignité humaines dans les jugements rendus par la Cour suprême israélienne, qui pourrait donner la priorité au caractère juif de l’État sur son caractère démocratique. Le texte rétrograde l’arabe du statut de langue officielle à celui de « langue spéciale », reconnaît aux seuls juifs le droit à l’autodétermination et utilise à certains endroits la terminaison de « Terre d’Israël » au lieu d’ « État d’Israël », ce qui dans la traduction hébraïque fait référence aux frontières bibliques de l’antique royaume d’Israël, de la Méditerranée au Jourdain.

La communauté druze porte la contestation à bout de bras. Trois de ses députés ont déposé les premiers un recours contre la loi devant la Cour suprême israélienne dimanche 22 juillet. Lundi, l’armée israélienne a subi deux défections en un jour. Le commandant Shady Zaidan et le commandant en chef adjoint Amir Jmall ont laissé leur uniforme à la caserne pour protester contre la loi. Un général à la retraite Amal Asad, qui cumule un quart de siècle de loyaux services sous les drapeaux, a repris le flambeau sur les ondes de la radio militaire, après que le chef d’état-major Gadi Eizenkot eut rappelé les conscrits au devoir de silence auquel leurs fonctions les astreignent.


(Lire aussi : Un député arabe israélien démissionne après la loi sur "l'Etat-nation du peuple juif")



Le prix du sang
La minorité druze, qui jouit de la confiance de la majorité juive, maintient le sujet au centre de l’attention médiatique. Benjamin Netanyahu aurait pu passer en brise-glace sur la contestation si les druzes n’en avaient pas pris le leadership. Ces derniers paient le « prix du sang » qui leur donne voix au chapitre. Leurs états de services sont réputés brillants, dans une société où le passé militaire investit encore les individus d’une forte légitimité. Les faucons du gouvernement de droite au pouvoir ne pouvaient pas faire taire cette opposition « respectable » avec l’argumentaire classique destiné aux Arabes israéliens. Benjamin Netanyahu a donc mis sur la table une loi sur mesure, « entérinant les bénéfices des minorités de toutes les religions et de toutes les communauté qui servent dans les forces de sécurité ». Comprendre : toutes, sauf les Arabes. Ces derniers sont exemptés de service militaire. Même s’ils souhaitent l’effectuer, ils ne sont jamais convoqués au bureau de recrutement. « La loi reconnaîtra la contribution de la communauté druze à la sécurité de l’État, et inclura un soutien aux institutions communautaires (religion, éducation et culture), renforcera les localités résidentielles druzes et établira de nouvelles villes selon ses besoins. La loi préservera et cultivera l’héritage druze », promet le plan.


(Lire aussi : Quand des faucons israéliens disent pardon aux druzes)



Diviser pour mieux régner
Une source présente à l’entrevue avec M. Netanyahu a rapporté au Haaretz que la proposition divise la délégation druze, conduite par le cheikh Mouwafak Tarif, leader spirituel de la communauté, accompagné de hauts gradés de l’establishment sécuritaire et de hauts fonctionnaires. La branche militaire de la délégation adhérerait à l’esprit du plan, tandis que la branche plus politique dénonce une stratégie du « diviser pour mieux régner ». La communauté se trouve à l’intersection d’un choix décisif. Après la loi sur l’État-nation, il y a les juifs et les non-juifs. Si la loi druze passe, il y aura parmi les non-juifs les Arabes et les autres. Les Arabes seraient entre les lignes, quasi-nommément discriminés, à défaut d’un texte précisant leur statut sous les nouveaux auspices de l’État-nation. La communauté druze est peut-être aujourd’hui forcée de choisir son camp : s’estimer satisfaite du traitement de faveur qui lui ait proposé et rentrer dans le rang, ou se ranger du côté de la minorité arabe, continuer de réclamer l’abolition pure et simple de la loi, au risque de perdre son statut de protégé du roi.


(Pour mémoire : Deux ministres israéliens veulent amender la loi sur l’« État-nation juif » pour ne pas discriminer les druzes)



« Je chantais Hatikva »
Les druzes n’ont pourtant pas campé sur la défense de leurs intérêts. La pétition soumise à la Cour suprême par Akram Hassoun (Koulanou), Saleh Saad (Union sioniste) et Hamad Amar (Yisrael Beitenou) parle au nom de « la minorité druze en particulier, et (de) la minorité arabe en général ». Mais ce sont les témoignages de soldats druzes, vétérans, jeunes conscrits et leur famille qui ont véritablement instillé de l’empathie pour la contestation dans l’opinion juive. Le témoignage de Salma Zidane, une résidente du village druze de Beit Jann, recueilli par le journal Yediot Aharonot, a été repris par la plupart des grands journaux israéliens. Mme Zidane a perdu un premier fils en 1987, un autre en 1996, et avant eux son propre frère. « J’ai dit à mes enfants sur leur tombe : vous voyez ce qui est arrivé ? C’est du gâchis que vous ayez combattu et défendu ceux qui ont voté cette loi. (…) Je crois que la majorité du peuple israélien est contre cette loi. Où est la démocratie dans cette affaire ? » Le commandant Shady Zaidan, le second de son grade à avoir annoncé sa démission, écrivait lundi sur son compte Facebook : « Jusqu’à aujourd’hui je me tenais fièrement en face du drapeau et le saluais. Jusqu’à aujourd’hui je chantais Hatikva car j’étais certain que c’était mon pays et que j’étais l’égal de chacun. Mais, aujourd’hui, j’ai refusé pour la première fois de saluer le drapeau, j’ai refusé pour la première fois de chanter l’hymne national. »


Pour mémoire
Loi israélienne sur "l'Etat-nation juif" : vague d'indignation au Liban    

Un jour de deuil – de plus – pour les députés arabes de la Knesset

Accusations de "racisme" en Israël après le vote d'une loi sur "l'Etat-nation juif"

À la une

Retour à la page "Moyen Orient et Monde"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Antoine Sabbagha

Israël encourage l'apartheid dans un monde aveugle .

Marionet

Israël bétonne l'apartheid et le monde entier regarde ailleurs. Ne pas voir l'innommable.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LES DRUZES : CITOYENS OU COLLABORATEURS ?

Dernières infos

Les signatures du jour

Décryptage de Scarlett HADDAD

Gouvernement : lorsque sonne l’heure...

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

6

articles restants

Pour déchiffrer un Orient compliqué