L'éditorial de Issa GORAIEB

Le moral, teinte kaki

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
01/08/2018

Tout comme pour l’indépendance, la fête de l’Armée, que l’on célèbre aujourd’hui, est traditionnellement l’occasion de retrouvailles officielles et nationales : chacun y allant alors de son petit couplet, avec plus ou moins d’éloquence. Et même de sincérité, parfois…


Théoriquement régi par un système de démocratie parlementaire, le Liban est paradoxalement un pays où la carrière militaire peut parfaitement conduire aux plus hauts sommets de la hiérarchie étatique. Le plus extraordinaire cependant est que techniquement parlant, et contrairement aux us et coutumes de cette partie du monde, ces hauts gradés n’ont nul besoin de se livrer à quelque coup d’État pour espérer décrocher le gros lot. Ce sont presque toujours les ratés du jeu démocratique, les pannes prolongées des institutions, qui se chargent de leur paver une voie royale vers la présidence de la République.


À ce jour, non moins de quatre commandants de la troupe ont bénéficié d’une telle aubaine : Fouad Chéhab, dont l’élection en 1958, précédée d’un débarquement de marines US, mettait fin à l’insurrection pronassérienne de 1958 ; hors de toute crise cette fois, Émile Lahoud, qui assura une couverture libanaise à l’assaut syrien de 1990 contre le palais présidentiel de Baabda, en était somptueusement récompensé une décennie plus tard par Damas ; c’est à nouveau en guise de sortie de crise qu’un laborieux consensus, réalisé lors de la conférence de Doha de 2008, portait Michel Sleiman à la magistrature suprême ; et c’est à la faveur d’un consensus similaire, mettant fin à une longue et dangereuse impasse, que le général à la retraite Michel Aoun est, depuis 2016, chef de l’État.


Singulier, voire unique, demeure cependant le cas de ce dernier. À la différence d’autres généraux devenus présidents pour avoir bien mené leur barque, il ne s’est jamais posé en simple recours de nécessité face à l’impuissance de la classe politique à faire tourner la machine démocratique. Il a joué au contraire un rôle politique des plus actifs, et cela dès l’époque où il occupait encore le poste de commandant de l’armée ; mieux, il a usé ( et abusé, affirment ses détracteurs ) de ses prérogatives militaires, jointes à celle de chef de gouvernement intérimaire, pour lancer une coûteuse guerre de libération contre l’occupant syrien, affronter la milice des Forces libanaises et bloquer durablement une élection présidentielle. C’est à cette même manœuvre – anticonstitutionnelle certes mais couronnée cette fois de succès – qu’il se livrait en boycottant, avec ses alliés, le dernier scrutin présidentiel.


Cela pour dire que de tout ce quarteron de généraux, le président Aoun est celui qui a le plus ouvertement, le plus intensivement, sollicité la troupe au service de son dessein. Plus que ses pairs, il est redevable à l’armée de son destin national. Plus que tout autre, il est tenu de l’en récompenser en grande priorité, sinon de l’en dédommager, même si par une sorte de bigamie d’opportunité, ce militaire de carrière, de même que son parti, se trouvent liés aussi, par contrat, avec un Hezbollah passant souvent pour le rival de l’armée.


Bien davantage que de ronflants discours, d’équipement, d’entraînement et de mise à niveau, c’est d’un moral d’acier qu’a besoin cette admirable, précieuse, irremplaçable institution nationale que l’on assigne à toutes sortes de missions sécuritaires et qui jamais ne rechigne à la tâche. Que l’on déprécie en la jugeant incapable d’assumer, à elle seule, la garde des frontières. Ou que l’on envoie neutraliser l’Escobar libanais dans la plaine de la Békaa, mais seulement après avoir obtenu le feu vert de ceux qui, des décennies durant, ont protégé le trafic de la drogue.


Offrez-lui donc du boost pour la fête !

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

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