Les espaces communs : un espace pour tous

Au cours des dernières années, le nombre des espaces communs au Liban a augmenté de façon lente et régulière. Il s’agit, essentiellement, d’événements culturels qui offrent un espace pour l’expression collective. Leur importance et leur intérêt ne cessent de croître dans un environnement qui fait subir aux individus au quotidien d’innombrables luttes et tensions. Alors, que sont ces espaces communs au Liban et quelle est leur importance cathartique ?

06/08/2018

De nombreux collectifs au Liban ont déployé d’importants et d’impressionnants efforts pour créer des espaces communs, comme Cliffhangers, The Poetry Pot, Sukoon Magazine, Fade In, et plus récemment Sidewalk Beirut open mic, que j’ai fondé il y a près d’un an. J’avais peur que le concept d’un micro ouvert hebdomadaire ne réussisse pas. Toutefois, j’ai été agréablement surprise de constater qu’au bout de quelques semaines, Sidewalk Beyrouth attirait de nombreuses personnes enthousiastes, qui ont créé un environnement de soutien agréable qui assure et protège l’aspect « sûr » de cet espace commun. En effet, de plus en plus de gens affluent vers de tels événements, munis de calepins ou d’autres instruments, heureux de partager leurs histoires. Ces espaces communs permettent aux gens, par le biais de leurs propres récits, de soulever d’importantes questions politiques et sociales.

Michèle, 22 ans, fraîchement diplômée de l’AUB est une habituée du Sidewalk Beirut. Elle estime que ces espaces communs sont « uniques et accueillants ». « Ils sont nécessaires si vous avez besoin d’une pause, avance-t-elle. Ils peuvent facilement se transformer en un endroit où personne ne vous critique. Il n’y a pas de place à la stigmatisation ». Partageant son expérience personnelle de ces espaces, elle confie : « J’ai entendu deux poèmes que je ne pense jamais oublier. Ils trouvent leur origine dans le viol et l’abus sexuel. Je pense que le fait d’avoir cet exutoire et ce soutien constitue un énorme pas dans le processus de guérison. »

Claire Wilson, 26 ans, étudiante en maîtrise à l’Université de Boston, a dirigé ses propres espaces communs à Amman et à Boston. Lors de son récent déménagement dans la ville, elle a été ravie de constater le foisonnement d’espaces communs à Beyrouth. « En tant que nouvelle venue à Beyrouth, ces espaces communs constituent pour moi un moyen pour nouer des relations avec les écrivains, les poètes, les musiciens, les artistes et d’autres personnes qui partagent les mêmes idées et qui marquent par leur capacité d’écouter et de s’exprimer. Ce sont de moments marqués par une combinaison rare de contacts humains, de lutte, de vulnérabilité et d’amour ». Claire se penche sur l’intérêt naturel de ces espaces communs : « Les micros ouverts guérissent, parce que la musique guérit, les mots guérissent et le public guérit ». Et d’ajouter : « Le théâtre renforce la confiance en soi et offre une plateforme pour échanger les expériences de douleur et de résilience, tout en renforçant l’esprit communautaire. Tout un chacun peut s’auto-prescrire son propre remède par rapport à ce qu’il est prêt à partager et à assimiler ». Elle a noté que de pareils espaces communs deviennent des endroits où les jeunes redéfinissent leurs valeurs et leurs positions. « De manière réelle et tangible, ces espaces poussent cette génération à faire face aux contradictions de nos aspirations à la liberté. »

Akil Iskandar, 31 ans, architecte d’intérieur et habitué de ces espaces communs, souligne que les différences sociales et politiques s’y dissipent. « Au départ, j’ai pris part à un micro ouvert pour partager un poème que j’aime, confie-t-il. J’étais emballé à l’idée de monter sur scène ». Il raconte qu’après quelques visites aux micros ouverts, il a senti une différence. Il ajoute : « Après un moment, ma motivation a pris une autre forme. J’étais déterminé à profiter de l’environnement favorable qui réunit le public, ainsi que des apartés qui y ont lieu. Dans cet environnement, les questions liées à la religion, à l’argent ou même aux différences entre les genres se dissipent pour céder la place à des conversations intéressantes entre le public et les membres. »

Farah Aridi, 31 ans, écrivaine, chercheuse et doctorante en littérature arabe et théorie spatiale à l’Université de Goldsmiths, décrit ainsi les espaces communs à Beyrouth : « Au cours des dix dernières années, Beyrouth a progressivement réclamé un espace qui est devenu transgressif et affirmé, allant de l’organisation de tribunes à chaque coin de rue à celle d’événements dans des pubs, théâtres et centres culturels ». Mettant l’accent sur leur aspect collectif et inclusif, elle ajoute : « De tels espaces rassemblent des professionnels et des amateurs. C’est un espace à travers lequel de nombreuses personnes ont mûri et continuent de le faire. C’est un espace sûr où les voix différentes et isolées peuvent être entendues. »

Farah a présenté des soirées de poésie à Beyrouth et à Londres au cours des sept dernières années. Son récent retour à Beyrouth lui a permis de réaliser le changement survenu dans ces espaces communs. « Cet espace crée un milieu dans lequel de nombreuses personnes se sentent impliquées, avance-t-elle. Personnellement, j’estime que ces entités socio-spatiales sont une plateforme pour réclamer le droit à la différence, le droit à la parole et à la participation et le droit à la ville ». Partageant son expérience personnelle dans de tels espaces, elle souligne : « De plus, sur le plan personnel, c’est dans de pareils espaces, où des gens de tout bord donnent un sens et une valeur différente aux choses, que j’ai découvert mon moi politique, d’autant qu’ils recueillent les récits des individus et du collectif. C’est beau et stimulant à regarder et c’est un plaisir que d’y faire partie. »

En effet, ces espaces communs deviennent des endroits où les gens peuvent récupérer ce qui leur revient de droit : leur douleur, leurs histoires, leurs voix et leur humanité. Le besoin de ces espaces est mis en valeur part le nombre croissant des initiatives à travers le pays et des personnes qui y dépendent. Dans un climat suffocant, ces espaces communs offrent une catharsis indispensable, où les gens peuvent se retrouver et, l’espace d’un moment, agir spontanément et affronter leur douleur. Dans une région qui a un besoin urgent de détente, ces espaces communs aident à faire baisser peu à peu le stress. Ce sont des exutoires dotés d’une force de vie qui s’auto-régénère avec chaque individu qui y participe. Ils représentent un rayon de lumière dans l’obscurité de la douleur dans laquelle se noie notre région.


* Poétesse et fondatrice de Sidewalk Beirut


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