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Économie

Oyez, c’est de la croissance qu’il s’agit !

Makram Sader | OLJ
24/07/2018

L’Administration centrale de la statistique (ACS) a publié récemment les comptes nationaux de 2016. Il convient de s’attarder sur les enseignements qu’ils apportent sur la croissance réelle et nominale du PIB, et sur sa composition en termes de production et de dépenses. En dépit de nombreuses lacunes, tout particulièrement sur la distribution des revenus et sa structure générale, et sur les balances des paiements courantes, la publication des données de 2016 est une étape positive. La disponibilité de ces informations consolidées encourage la création de nouveaux investissements et le développement des investissements existants. Elle aide aussi les administrations et les établissements nationaux à mettre en place des plans d’action et à agir de manière constructive.
Nous pouvons tirer trois conclusions principales à partir des données publiées. La première est que les taux de croissance sur les cinq dernières années 2011-2016 ont été modérés, voire faibles. Ils ne dépassent pas les 5 %, tandis que le taux de croissance annuel moyen de la période 2005-2010 est estimé à 10,7 %. Bien entendu, ce taux de croissance moyen (5 %) demeure relativement élevé, mais plus de son tiers (36 %) provient de la croissance réelle contre 64 % qui proviennent de la variation des prix. En 2016, une croissance nominale de 3,15 % a été observée par rapport à 2015. Le Fond monétaire international a estimé que la croissance économique libanaise serait de 3,7 % en 2017, dont 1,2 point de croissance réelle et 2,5 points dus à la déflation des prix du PIB. Ainsi, la valeur du PIB en 2016 atteindrait 49,6 milliards de dollars selon l’ACS, et 51,5 milliards de dollars, selon le FMI dans son dernier rapport (article IV). Le FMI y prévoit également que le PIB augmenterait à 53,6 milliards de dollars en 2018, soit un taux de croissance de plus de 4 %, selon les prix du marché.
La deuxième conclusion concerne le lien fait par l’ACS entre la production et les facteurs extérieurs, à travers l’écart entre les importations et les exportations de biens et services. Cet écart est estimé à plus de 11 milliards de dollars avec les prix courants de 2016, ce qui signifie que sa part par rapport au PIB ne serait pas de 21,5 %, mais de 25 % si l’on adopte les prix fixes de l’année précédente (2015). Ce déficit commercial a un impact sur le déficit de la balance des comptes extérieurs courants, tel qu’intégré par le FMI dans son dernier rapport. Ce déficit représente pas moins de 20 % du PIB du Liban en 2017, et environ 26 % en 2018.
Ce déficit extérieur (commercial et courant) reflète d’une part la faiblesse des structures productives du pays, et d’autre part la faiblesse des niveaux d’épargne nationale brute, estimés comme négatifs par le FMI (-4,3 % du PIB de 2018). Le fonds prévoit une accentuation de cette tendance négative au cours des cinq prochaines années (2019-2023). Le déficit commercial peut être réduit en fonction de trois facteurs : les remises nettes des expatriés libanais qui ont atteint 3 milliards de dollars en 2016 selon les statistiques de l’ACS ; les investissements étrangers directs qui sont estimés par la Cnuced (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement) à 2,6 milliards de dollars pour 2016 et 2017 (environ 5 % du PIB) ; et d’autres flux financiers. Ces derniers résultent particulièrement des ingénieries financières réalisées par la Banque du Liban, qui augmentent en volume comme en valeur. Ces opérations participent à couvrir une partie de l’énorme déficit commercial. Ces flux financiers de court terme opèrent un rétrécissement supplémentaire du déficit extérieur et permettent des surplus dans les balances des paiements extérieurs pour les prochaines années. En témoignent les soldes totaux des balances des paiements au Liban qui ont enregistré des surplus successifs durant la période 2009-2017, qui avoisinent les 2 850 millions de dollars.
La troisième conclusion se base sur l’étude de la structure globale des secteurs, en se référant aux estimations des comptes publics de 2016. Il en ressort que les secteurs producteurs de marchandises (agriculture, pêche, industries transformatrices, électricité, eau et construction) ne représentent que 19,6 % du PIB hors taxe. Ce qui signifie que plus de 80 % du PIB sont dus au commerce et aux services, y compris les services de santé, d’éducation et administratifs. Or la productivité de ces secteurs, difficilement quantifiables, est basse, et donc participe très peu à la croissance.
La structure du PIB du point de vue des dépenses, selon l’ACS, est de 101 % pour la consommation finale, dont 88,5 % pour la consommation des ménages et 12,2 % pour le secteur public. Reste que l’écart entre les exportations et les importations est équivalent à la part de l’investissement dans le PIB, puisque la part du secteur privé dans l’investissement est de 92 % et celle du secteur public de 8 %. Ainsi, la consommation a la part du lion dans le PIB du Liban. Et selon le FMI, l’investissement ne représente que 16,5 % de la demande globale et 20 à 21 % du PIB. Une part qui demeure faible pour réaliser une croissance réelle plus importante. L’écart des ressources a été la base théorique sur laquelle la feuille de route du gouvernement a été construite à la conférence de Paris (CEDRE).
Cette situation ne devrait cependant pas servir à alimenter les rumeurs quant à un effondrement du secteur financier du pays. La situation économique et financière difficile n’a pas connu de changements majeurs entre cette année et l’année dernière pour justifier autant de pessimisme. La livre demeure stable, certes à un coût plus élevé, et les banques ont conservé (voire augmenté) leur solvabilité, leurs liquidités, leurs capacités de financement de l’État directement et à travers la BDL, ainsi que leur profitabilité grâce notamment à leurs réseaux extérieurs, et ce malgré un niveau d’imposition injuste. Pour la première fois, les plus grandes agences de notation s’accordent à évaluer les perspectives de risque souverain du Liban comme stable. Ce type de rumeurs n’aura pas d’impact sur les grands hommes d’affaires et les grandes fortunes, qui ont pour la plupart des ressources à l’étranger qui les protégeront d’une grande crise. Elles auront un impact sur les ménages à revenus limités perçus en livres. Notre devoir est de renforcer la livre. Mais notre combat doit s’orienter vers la corruption, le détournement de fonds publics et l’affaiblissement du rôle de l’État, au lieu de nous attaquer au secteur bancaire.

Contenu produit par Makram SADER, secrétaire général de l’Association des banques du Liban (ABL)

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