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Moyen Orient et Monde - Éclairage

Qatar : un Mondial sous blocus ?

L’organisation de la prochaine Coupe du monde se heurte, déjà, aux enjeux géopolitiques qui secouent la région.

La maquette du futur stade al-Khor. Mohammad Dabbous/Reuters

À peine le rideau est-il tombé sur le stade Loujniki de Moscou que les regards des officiels de la FIFA se sont tournés vers Doha. C’est en effet le Qatar qui, au terme d’un processus contesté, organisera la Coupe du monde de football en 2022. En sus des interrogations sur la capacité de l’émirat, qui sera le pays organisateur le plus petit et le moins peuplé de l’histoire de la Coupe du monde à organiser l’événement, le blocus imposé actuellement par d’autres États du Golfe suscite des inquiétudes supplémentaires.

La première appréhension concerne le respect du calendrier de construction des stades. Le Qatar a prévu de faire sortir de terre huit stades, plus que ce qu’aucun autre pays organisateur n’aura construit. Jusqu’en 2017, la majeure partie des matériaux de construction arrivait par la route qui relie Doha à son puissant voisin saoudien. L’interruption forcée du trafic a contraint l’émirat à réorganiser ses filières d’importation, alourdissant ainsi les coûts de construction et de logistique, et grevant le budget d’une Coupe du monde qui s’annonce comme étant – de loin – la plus chère de l’histoire du football.

Les conséquences directes de ces perturbations sont difficiles à évaluer. De leur côté, le gouvernement qatari et le comité d’organisation insistent sur le fait que le programme ne souffre d’aucun retard – au prix de travaux effectués au pas de charge par une armée de travailleurs immigrés dont le traitement est critiqué par les ONG – et que les matériaux nécessaires continuent d’être importés à un rythme normal. À l’inverse, Saoudiens et Émiratis mettent en avant les rapports de diverses sociétés de conseil qui jettent le doute sur la capacité de Doha à tenir ses délais et à pouvoir organiser à temps cet événement de portée planétaire. Une guerre de l’information fait rage à ce sujet et va probablement gagner en intensité au fil des quatre prochaines années, tant la perspective de voir le Qatar échouer dans ce qui doit être le pinacle de son soft power sportif serait vu comme une victoire à Riyad.


(Pour mémoire : Face au boycott, le Qatar présente un plan quinquennal de développement)


Pas sûr de pouvoir accueillir tous les matchs
L’interrogation la plus importante reste néanmoins l’effet du blocus sur l’événement lui-même. Des doutes sont en effet émis sur la capacité de l’émirat à pouvoir accueillir dans de bonnes conditions l’ensemble des équipes participant à la compétition, leur personnel, et plus de 1,5 million de supporters attendus. Comme l’explique à L’Orient-Le Jour Simon Chadwick, professeur à l’Université de Salford et spécialiste en géopolitique du sport : « Le Qatar a un problème de capacité d’accueil, notamment à l’aéroport international Hamad. Actuellement, très peu de vols non qataris y atterrissent, ce qui est un potentiel problème pour 2022. » Pis, le président de la FIFA, Gianni Infantino, est favorable à la mise en place anticipée – elle ne devait en théorie intervenir qu’en 2026 – de l’augmentation du nombre d’équipes participantes, qui, de 32, deviendraient 48. Autant d’équipes, de personnel et de supporters supplémentaires en perspective, mais également plus de matchs, à cause notamment de l’introduction des 16es de finale pour débuter la phase à élimination directe. Or, même en construisant plus de stades qu’aucun pays organisateur avant lui, il n’est pas sûr que l’émirat soit en mesure de pouvoir accueillir tous les matchs. Les pays voisins, chez qui il aurait été possible, en théorie, de délocaliser des matchs, sont précisément ceux qui ont organisé l’isolement de Doha.

Les jeux sont cependant loin d’être faits. Le Qatar tient plus que tout à sa Coupe du monde, ultime vitrine de son influence et de son rayonnement, et est prêt pour cela à dépenser sans compter, non seulement pour s’assurer que l’ensemble des stades sera construit à temps, mais aussi pour augmenter temporairement sa capacité d’accueil : tentes climatisées, bateaux de croisière, tout sera mis à contribution.

Afin de garantir le succès en termes d’affluence de cette coupe du monde, Doha a décidé de tout sacrifier à ses hôtes. Ainsi, dans cet émirat pratiquant un islam des plus conservateurs, un dignitaire religieux proclamera une fatwa autorisant la consommation d’alcool sur certaines parties du territoire, plus précisément les fan zones. Une mesure hardie qui vise à tempérer les appréhensions de certains supporters vis-à-vis d’un brutal choc des mœurs et d’une Coupe du monde au régime sec. De même, le comité d’organisation a rapidement rassuré les fans de foot quant à la présence des femmes dans les stades sans aucune obligation vestimentaire.


(Lire aussi : Doha et Abou Dhabi face à face devant la Cour internationale)


L’île de Kish
Pour ce qui est des matchs à délocaliser, il demeure un pays voisin qui reste favorable à l’émirat : l’Iran. Simon Chadwick rappelle en effet que « le Qatar a d’ores et déjà conclu un accord avec la République islamique pour utiliser l’île de Kish comme camp de base et centre d’entraînement pour une sélection ». Le voisin perse pourrait alors s’investir davantage et organiser les matches que le Qatar ne peut accueillir. Le blocus des États du Golfe aurait alors l’effet secondaire et paradoxal de rapprocher un peu plus le Qatar de l’Iran, et d’offrir un surcroît d’influence à ce dernier, c’est-à-dire l’exact inverse de ce pourquoi il a été mis en place. Enfin, pour contrer le bruit de fond médiatique négatif à l’encontre de « sa » Coupe du monde, l’émirat s’est offert les services d’un parterre d’anciens footballeurs, dont le plus célèbre est le champion du monde espagnol récemment retraité Xavi, pour promouvoir l’événement et assurer la capacité de Doha à remplir ses engagements malgré son isolement.

Le blocus, s’il ne constitue pas – pour l’instant – un obstacle insurmontable à l’organisation de la prochaine Coupe du monde de football, ajoute une série supplémentaire de doutes et d’interrogations sur ce qui sera sans doute la Coupe du monde la plus polémique de l’histoire : polémiques sur le processus d’organisation avec des soupçons de corruption, polémiques vis-à-vis des préparatifs, avec des accusations de traitements inhumains et de travail forcé à l’encontre des migrants, et enfin, immixtion des rivalités régionales dans cet événement planétaire. Un ensemble de polémiques qui va certainement aller crescendo durant les quatre années à venir et rappeler, comme le souligne Simon Chadwick, que « la Coupe du monde 2022 n’est pas une simple compétition de football, c’est une compétition pour le pouvoir et l’influence dans un ordre mondial et régional en évolution ». Pour paraphraser Clausewitz, le football est la continuation de la politique par d’autres moyens.



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