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Moyen Orient et Monde

Dans le Sud irakien, revendications sociales et politiques s’entremêlent

Manifestations

Le chef chiite Moqtada Sadr pourrait, selon certaines sources, être à l’origine du mouvement de contestation dans les régions chiites.

Julie KEBBI | OLJ
18/07/2018

La colère des habitants chiites du Sud irakien ne cesse de grandir. Des contestations ont éclaté il y a dix jours dans les rues de Bassora, poumon économique du pays, pour dénoncer le piètre état des conditions de vie : chômage, état des services publics ou encore corruption. La ville, jadis surnommée la « Venise du Moyen-Orient », connue pour ses richesses en hydrocarbures – les plus élevées du pays –, souffre aujourd’hui d’infrastructures électriques et hydrauliques dans un état déplorable, au grand dam de la population qui vit actuellement sous une chaleur étouffante pouvant atteindre les 50 degrés. S’ajoute à cela le taux de chômage qui s’élève à 10,8 % en Irak dans son ensemble, un chiffre qui est multiplié par deux chez les jeunes dans un pays où 60 % de la population a moins de 24 ans. 

Très vite, le mouvement s’est propagé, réunissant des milliers de manifestants dans d’autres villes chiites telles que Samawa, Najaf et Kerbala. Des rassemblements en solidarité avec les habitants du Sud ont également eu lieu à Bagdad lundi sur la place Tahrir et à Sadr City, la banlieue chiite défavorisée de la capitale. Le représentant de l’ayatollah Sistani, la plus haute autorité religieuse chiite du pays et particulièrement écoutée, a appelé vendredi les autorités à agir, estimant qu’« il n’est ni juste ni acceptable que cette province riche soit l’une des plus misérables d’Irak ». Les heurts avec les forces de l’ordre irakiennes ont déjà fait 8 morts, selon le ministère de la Santé, et plusieurs dizaines de blessés.Selon Renad Mansour, chercheur au sein du programme sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Chatham House, le timing de ces manifestations n’est pas surprenant puisqu’elles « ont lieu presque tous les étés, surtout depuis 2015, à Bassora et dans d’autres régions du Sud, où la vie quotidienne devient insupportable » en raison de l’état des infrastructures. « Cependant, l’ampleur, la propagation et la violence de ces manifestations sont différentes. C’est une explosion de colère contre tout un système et toute une classe politique qui a constamment échoué, escroqué et volé des Irakiens au cours de ces 15 dernières années », observe de son côté pour L’OLJ Fanar Haddad, chercheur au Middle East Institute.

La montée des revendications populaires dans le sud du pays intervient à un moment critique sur le plan politique après que les élections législatives le 12 mai dernier eurent donné pour vainqueur surprise Moqtada Sadr, qui se revendique antisystème et qui dénonce l’ingérence de Téhéran dans les affaires de Bagdad. Depuis un peu plus de deux mois, les acteurs politiques en présence ont bien du mal à se mettre d’accord pour former une coalition gouvernementale, plongeant un peu plus le pays dans l’instabilité. S’élevant à 44,52 %, « la faible participation électorale a révélé à quel point les Irakiens sont désillusionnés par rapport au processus politique », estime M. Mansour. Selon lui, « le fossé entre les dirigeants et les citoyens est toujours très grand. Ainsi, les gens se sont rendu compte que peut-être les élections ne sont pas un moyen d’apporter des changements » alors que les visages politiques restent les mêmes dans le pays.

Tentant de calmer le jeu, le Premier ministre irakien, Haïder al-Abadi, s’est d’abord rendu dans le gouvernorat éponyme vendredi pour aller à la rencontre des responsables locaux et a annoncé le déblocage immédiat de trois milliards de dollars le lendemain pour venir en aide à la province. Craignant des débordements, M. Abadi a demandé aux services de sécurité de « se tenir en alerte car le terrorisme veut exploiter tout événement ou conflit » tout en exigeant d’eux qu’ils ne « fassent pas usage de balles réelles sur des manifestants non armés ». Un couvre-feu a été mis en place dans la ville et la connexion internet a été coupée durant le week-end, ce qui peut être interprété comme un moyen pour le gouvernement d’empêcher l’organisation de rassemblements par le biais des réseaux sociaux. 

« L’Iran dehors ! »
Bien qu’originalement basées sur des considérations sociales, les contestations portent aussi un aspect plus politique. Les manifestants ont tenté d’envahir les bâtiments d’institutions officielles avant d’être violemment réprimés par les forces de l’ordre. Ils s’en sont notamment pris aux bureaux du Daawa, le parti du Premier ministre Abadi soutenu par l’Iran, auxquels ils ont mis le feu dans la province de Maysan. Différents slogans tels que « Bagdad est libre » ou « l’Iran dehors ! » ont été entendus pendant les manifestations à travers le pays tandis que des photos de personnes brûlant le portrait du guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, circulaient sur les réseaux sociaux ces derniers jours. 

Selon M. Haddad, « le sentiment anti-iranien est un sous-produit – et non un moteur – des protestations contre le système politique irakien ». « En ce sens, le sentiment anti-iranien reflète non seulement le ressentiment populaire irakien sincère envers l’Iran, mais aussi un acte de protestation et de défiance contre une élite politique vue comme complice de l’Iran dans l’échec irakien », précise-t-il.

Face à l’évolution de la situation, de nombreuses rumeurs ont émergé pour pointer du doigt Moqtada Sadr comme étant l’initiateur du mouvement. De nombreux observateurs ont par ailleurs fait des comparaisons avec les rassemblements de 2015, auxquels les sadristes avaient directement participé. « Officiellement, Sadr n’est pas derrière ces contestations » alors que ses partisans appelaient au calme pendant les premiers jours du mouvement, rappelle M. Mansour. « Sadr essaie actuellement de former un gouvernement, donc ces manifestations compromettent ses tentatives pour le former et atteindre une coalition », note-t-il. « Certes, il serait surprenant qu’il ait été à l’origine de ces protestations, mais si elles présentent une opportunité pour lui comme par le passé, il pourrait en prendre le contrôle », nuance l’expert. Les chances d’une diffusion du mouvement à l’ensemble du pays semblent toutefois minces alors qu’il reste concentré dans des zones chiites et que les habitants des provinces sunnites et kurdes se sont faits bien discrets à ce sujet, par peur d’être associés à l’organisation État islamique ou encore aux baassistes, rapportent les médias arabes.


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