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Liban

Le foot sous les bombes : souvenirs de Coupes du monde dans le Liban en guerre

Retour sur l’histoire

À l’occasion de la Coupe du monde de foot en Russie, qui a débuté le 14 juin dernier, nous avons voulu connaître vos histoires de Coupes du monde en temps de guerre, au Liban. Voici vos témoignages.

05/07/2018

« APOCALYPSE À BEYROUTH ». Tel est le titre qui barre la manchette de l’édition datée du 12 juillet 1982 de L’Orient-Le Jour. Une référence aux violents bombardements israéliens, qui, la veille, avaient dévasté l’ouest de la capitale. Le 11 juillet 1982 est aussi la date de la victoire de l’Italie en finale de la Coupe du monde de foot. Une information également rapportée en une de L’Orient-le Jour, mais dans un petit encadré, en bas de page : « Mondial 82 : l’Italie pour la troisième fois. » Au cours de la guerre civile libanaise (1975-1991), quatre Coupes du monde de foot ont eu lieu : en 78 en Argentine, en 82 en Espagne, en 86 au Mexique et en 1990 en Italie. Certaines de ces Coupes du monde se sont déroulées alors que le Liban était plongé dans le chaos. Comme en 82, quand le Mondial commence une petite semaine seulement après le début de l’invasion israélienne.


Dans leur très beau documentaire datant de 2015 et intitulé « Lebanon Wins the World Cup », Tony el-Khoury et Anthony Lappé donnent la parole à deux anciens combattants de la guerre civile, passionnés de foot. L’un deux, qui combattait dans les rangs du Parti communiste, raconte comment le 5 juillet 1982 il n’avait qu’une obsession, voir le match Italie-Brésil. Une batterie de voiture branchée à une petite télévision lui permettra de le faire.
Quand le match a commencé, dit le combattant, « les bombardements se sont arrêtés. Comme si les soldats israéliens voulaient, eux aussi, voir le match ». Quinze minutes après le coup de sifflet final, les bombardements reprenaient.
À l’occasion de la Coupe du monde de foot en Russie, qui a débuté le 14 juin dernier, nous avons voulu connaître vos histoires de Coupes du monde en temps de guerre, au Liban. Voici vos témoignages.

Système D
Alors qu’à Buenos Aires commence le « Mundial 1978 », le Liban-Sud est envahi par Israël, les tensions entre groupes chrétiens se sont exacerbées et la Syrie s’apprête à bombarder Beyrouth-Est. Dans ce contexte, certains Libanais, pour se changer un tant soit peu les idées, s’efforcent par tous les moyens de regarder les matches. Ce qui requiert, parfois, une bonne dose de créativité dans un Liban aux infrastructures, notamment électriques, bombardées.
« Seuls les matches du soir étaient retransmis », se souvient Marie-Louise, qui travaillait comme agent de liaison pendant la guerre. Dès la fin de la journée donc, « tout le monde y mettait du sien. Un voisin apportait la petite télévision dans l’abri, quelqu’un descendait des boissons, un troisième branchait le poste à une grosse batterie à piles... Et, surtout, il fallait bien installer l’antenne, le plus près possible de la porte de l’abri, pour capter Télé-Liban », poursuit-elle.
Le comédien et metteur en scène Joe Kodeih se souvient d’avoir un jour dû « planter un cintre en métal déplié sur le haut du téléviseur », en guise d’antenne. « Quand on ne parvenait pas à capter Télé-Liban, on essayait de diriger l’antenne vers Chypre ou la Turquie, pour capter d’autres chaînes diffusant le match », explique M. Kodeih. « Parfois même, quand on se trouvait sur les hauteurs de Beyrouth, on branchait la télévision à la batterie de la voiture et essayait de capter la télé israélienne pour avoir une image plus nette », raconte un ancien combattant des FL, qui préfère ne pas donner son nom.

« Oasis de calme »
« Nous avions le pressentiment, avec les autres miliciens, que s’il devait se passer quelque chose de vraiment grave pendant la guerre, cela aurait lieu pendant le Mondial, afin d’occuper l’opinion publique internationale », raconte cet ancien milicien. Le funeste pressentiment se concrétise dès 1982. La Coupe du monde, en Espagne, ne commence qu’une semaine après le début de la grande invasion israélienne du Liban. Rapidement, Beyrouth est lourdement bombardée. Des milliers d’obus s’écrasent quotidiennement sur la capitale.
 « Dans ce contexte si difficile, le football nous permettait de relâcher la pression et d’oublier un peu ce qui se passait », dit cet ancien combattant. Ce n’était toutefois pas le cas de tout le monde. « En 78 et 82, quand ils étaient sur le terrain, les combattants avaient à peine le temps de prendre une douche, alors évidemment, le football, c’était secondaire pour beaucoup d’entre eux », souligne l’ancienne agent de liaison.


Néanmoins, comme le note la majorité des personnes interrogées, à cette époque, l’intensité des bombardements diminuait lors des matches, de quelque côté de la ligne de front que ce soit.
Robert Moumdjian, professeur de neurochirurgie à l’Université de Montréal, se souvient particulièrement bien de ce phénomène de « cessez-le-feu tacite », le soir de la demi-finale, le 8 juillet 1982. Pendant plus d’une semaine, les obus israéliens et la surcharge de travail l’ont empêché de rentrer chez lui, à quelques rues seulement pourtant de l’hôpital de l’Université américaine, où il travaillait.
 « Nous étions submergés de travail et éreintés. Une seule chose nous motivait, la perspective de voir le match France-Allemagne de l’Ouest ! » Ce soir-là, bravant les risques et les obus, il traverse le campus de l’AUB avec quelques collègues, afin de trouver une télévision. « Dès le début du match, l’intensité des bombardements a baissé de plusieurs crans », affirme-t-il. « Ça n’a duré qu’un peu plus de 90 minutes, le temps du match, mais ce fut une réelle oasis de calme au milieu de cette semaine meurtrière, raconte M. Moumdjian. Avec la fin du match, les tirs ont repris... Je ne sais pas ce qui était le plus douloureux : le retour des bombardements ou la défaite de la France... »

Esprit d’équipe
Parfois, les victoires et défaites des uns et des autres engendrent, aussi, de petits miracles. « En 1986, l’Allemagne de l’Ouest, dont nous étions tous supporters au sein des Forces libanaises, perd en finale contre l’Argentine. Des convois portant le drapeau bleu clair et blanc ont eu le culot de passer place Sassine, qui était alors notre fief ! Nous les avons allégrement canardés... d’œufs pourris », raconte un ancien combattant chrétien.


C’est de cet « esprit sportif » dont se souvient Tony Jreij, ancien capitaine de l’équipe nationale libanaise de football, lorsqu’il évoque le football en temps de guerre. Le 13 avril 1975, jour du mitraillage du bus de Aïn el-Remmaneh, date retenue comme le début de la guerre civile au Liban, Tony Jreij est en plein match. Ce jour-là, deux équipes s’opposent sur la pelouse de la Cité sportive de Beyrouth : le club du Racing, principalement soutenu par la communauté chrétienne, et le club Safa, soutenu par les druzes. « Le stade était entièrement rempli, il y avait des milliers de spectateurs, se souvient l’ancien capitaine. Tout à coup, on nous a dit que la situation avait dégénéré et qu’il fallait évacuer le stade. » Ce sont les joueurs et spectateurs druzes qui ont aidé les chrétiens à rentrer chez eux, dit-il encore.


En 1982, M. Jreij et ses camarades de l’équipe nationale libanaise font, de nouveau, tout pour venir en aide à leurs coéquipiers qui se trouvaient du côté de la ligne de démarcation sous occupation israélienne. « Nous avons tout fait pour évacuer les joueurs de l’équipe qui habitaient Beyrouth-Ouest, en majorité musulmans et Palestiniens, de la capitale », raconte-t-il. « Nous avons emmené à peu près 200 personnes à Jbeil, où la situation était plus calme. Elles logeaient chez l’habitant ou dans des camps installés sur la plage. C’est sur cette plage que, le 11 juillet 1982, nous avons regardé tous ensemble la finale, remportée par l’Italie face au Brésil. » Ce soir où Beyrouth vivait l’apocalypse sous les bombes israéliennes...

« L’ivresse de la victoire »
La situation du Liban sera un peu moins « apocalyptique » lors de la Coupe du monde suivante. En 1986, la « guerre des camps » oppose depuis plusieurs mois le mouvement chiite Amal, soutenu par les forces syriennes, à l’OLP au Liban. « Mais nous nous moquions de l’instabilité », explique Joe Kodeih. Pendant les matches, « nous n’avions qu’une idée en tête, regarder la télévision, quelle que soit la situation. Nous étions devenus totalement fatalistes », ajoute-t-il. Et en journée, « avec les jeunes du quartier, nous sortions jouer dans la rue. À l’époque, j’habitais à Tabarja, et nous pouvions voir les bateaux qui se faisaient bombarder par l’aviation syrienne au large de Jounieh. Certains obus touchaient la côte, à quelques centaines de mètres de nous, mais nous nous en moquions, nous continuions à taper le ballon ».
Omar Ariss, un contrôleur financier vivant désormais à Monaco, se souvient d’une soirée en particulier. « À l’époque, pour braver la morosité de la guerre, mes amis et moi-même organisions des soirées dansantes. Lors du quart de finale France-Brésil, le 21 juin 1986, mes amis et moi-même avions quitté la piste de danse pour nous coller devant la seule télévision disponible, dans la minuscule chambre de l’employée de maison. À la fin du match, gagné par la France, nous avons entendu des bruits de rafales dans toute la ville. Le ciel noir de Beyrouth s’était transformé en gigantesque brasier », raconte Omar Ariss. « Pendant presque un quart d’heure, toutes les milices, celles qui soutenaient la France et celles qui ne la soutenaient pas, tiraient en l’air pour saluer la fin du match. C’était hallucinant », se remémore-t-il.


 À l’été 1990, le Liban chrétien est déchiré par un conflit opposant l’armée, sous le leadership du général Michel Aoun, aux Forces libanaises, tandis que, dans les quartiers chiites, les affrontements se poursuivent entre le Hezbollah et le mouvement Amal. La veille de la finale Argentine-Allemagne de l’Ouest du 8 juillet, L’Orient-Le Jour publie la tribune d’un lecteur, Christian Mathieu, qui, finalement, résume peut-être le mieux ce que représentaient les Coupes du monde de foot pour les Libanais, durant les années de guerre civile. « Comme nous aimerions que la guerre se fasse à coups de ballon plutôt qu’à coups de canon », écrit-il, indiquant avoir vécu, le temps de quelques semaines, « dans l’euphorie et l’insouciance, dans l’ivresse de la victoire. » « Hélas, cet agréable entracte touche à sa fin, nous ramenant à la triste réalité de notre vie quotidienne, avec ses soucis de guerre et de survie (...). À quand la fin des matches sanglants que nous subissons depuis plus de quinze ans? » conclut M. Mathieu.

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M.E

Une année, faute de mieux, Télé Liban avait invité un "mage" qui faisait des pronostics

Kulluna Irada

Les souvenirs de guerre on en veut plus.basta

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

C,ETAIT L,HYSTERIE CRIMINELLE QUI S,ETAIT EMPARE DE TOUT LE MONDE !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

C,ETAIT L,HYSTERIE CRIMINELLE QUI S,ETAIT EMPARE DE TOUT LE MONDE !

Antoine Sabbagha

Tristes souvenirs pour des matchs politiques ou toutes les parties se haissent toujours , et sur le terrain de plus en plus il faut être sauvage et l'homme objet pour remporter la coupe mondiale .

George Khoury

tres triste, mais un des grands protagoniste de la guerre, la syrie, a eu son pays completement ravage a cause de la meme mentalite qui l'a amene au Liban.

Alors qu'un autre, le palestinien, voit son pays disparaitre chaque jour de plus en plus.

et dire que certains on encore cette meme mentalite des annees 60/70 qui n'a amene que destruction et regression.

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