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Moyen Orient et Monde

Contestation en Iran : une aubaine pour Washington et ses alliés

Éclairage

L’attitude américaine à l’égard des manifestations confirme la stratégie de siège de l’administration Trump.

29/06/2018

Les grèves du grand bazar de Téhéran, en début de semaine, semblent gratifier la stratégie américaine d’une confirmation : sous le coup des sanctions économiques, de la dévaluation de la monnaie nationale, de l’assèchement des revenus du pétrole et de l’isolement du système bancaire, la République islamique convulse depuis l’intérieur. Lundi et mardi, les commerçants du grand bazar ont baissé leur rideau pour protester contre la dépréciation du rial et les entraves à l’activité économique dont ils rendent le gouvernement responsable.

Le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, a surfé sur la vague en premier. « Le peuple iranien demande que ses dirigeants partagent la richesse du pays et répondent à ses besoins légitimes », a déclaré M. Pompeo dans un communiqué mercredi, ajoutant que « le monde entend leur voix ». Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu lui a emboîté le pas hier, dans un style un peu moins protocolaire. « Imaginez-vous à quel point il est difficile d’empêcher Ronaldo de marquer. C’est quasiment impossible. Mais l’équipe d’Iran l’a fait », a assuré le Premier ministre israélien, dans une vidéo postée sur son compte Twitter en référence au match nul (1-1) arraché par l’équipe iranienne de football à la sélection portugaise. « Vous avez montré du courage sur le terrain de jeu. Aujourd’hui vous avez montré la même chose dans les rues de Téhéran », a assuré le Premier ministre israélien au peuple d’Iran depuis son bureau ministériel. La « tape virile dans le dos » donnée par M. Netanyahu survient quinze jours après l’ouverture le 11 juin dernier de son nouveau compte tweeter en farsi, @IsraeliPM_Farsi.


(Lire aussi : Netanyahu aux Iraniens : Faites ce que votre équipe a fait face à Ronaldo)


Surtout pas d’amalgames
Washington et Tel-Aviv prennent soin de distinguer le sort du peuple iranien, auquel ils réservent un discours compatissant, et celui de ses dirigeants, pour lesquels ils n’ont pas de mots assez durs. Une distinction marquée le 8 mai dernier, au soir de l’annonce du retrait américain de l’accord de Vienne. « Cela fait près de quarante ans que cette dictature a pris le pouvoir et une fière nation en otage (…) Mais le futur de l’Iran appartient à son peuple », avait alors martelé le président américain Donald Trump. Difficile pour l’administration américaine d’appeler de ses vœux à un renversement du régime iranien, surtout pour un président qui a vertement critiqué les aventures irakiennes coûteuses des néoconservateurs américains. Mais le projet, même édulcoré, « ne fait aucun doute », pour Golkar Saeid, professeur de sciences politiques à l’université de Tennessee, auteur du livre Société Captive : la milice Basij et le contrôle social en Iran. Les « croisades démocratiques » sont tenues pour être le petit faible de Washington. Le stigmate est entretenu par l’expression de « changement de régime », qui qualifie depuis plusieurs mois les projets de l’administration Trump pour la République islamique. « Je ne crois pas que le changement de régime soit l’objectif. Le but est l’effondrement du régime suivi du chaos. Le problème n’est pas le pouvoir iranien mais la puissance iranienne, notamment du point de vue saoudien », explique Trita Parsi, fondateur et actuel président du conseil national irano-américain, une organisation basée à Washington. « Démocratiser l’Iran entraînerait probablement une progression de sa puissance car un régime démocratique permettrait à la population iranienne d’être à la hauteur de son potentiel. Je crois que l’objectif est plutôt une instabilité prolongée à la syrienne. Cela altérerait l’équilibre des forces en faveur d’Israël et de l’Arabie saoudite », poursuit M. Parsi.


(Pour mémoire : « L’Iran a menti, et sacrément ! » accuse Netanyahu)


Stratégie à double tranchant
En sortant de l’accord nucléaire, Washington s’est privé d’un outil qui liait partiellement les mains de Téhéran. Ce choix le pousse inexorablement vers l’alternative militaire ou déstabilisatrice. « Les Américains ne retenteront pas l’aventure irakienne. Ils savent que l’option militaire est pratiquement impossible. L’option restante est la déstabilisation politique, en soutenant les groupes d’opposition et les manifestations populaires », explique Golkar Saeid. En termes de sympathie pour les manifestants, un minimum de retenue semble cependant requis, faute de quoi on servirait sur un plateau d’argent un récit tout trouvé pour la propagande victimaire de Téhéran. Il existe deux écoles concernant la mise au ban des nations d’un régime autoritaire. La première veut qu’elle asphyxie le régime et le pousse au compromis. La seconde prédit une solidarité accrue de la société avec son élite dirigeante, et une combativité augmentée contre les ennemis de l’extérieur. Entre ces deux écoles, la frontière est mince, et invite à la finesse. Benjamin Netanyahu n’a-t-il pas poussé l’intimité un peu loin pour une société observant un régime régulier à base de propagande anti-israélienne depuis presque 40 ans ? Pour M. Saeid, la stratégie israélo-américaine est réaliste étant donné l’ampleur du fossé entre les Iraniens et leurs leaders : « La société iranienne n’absorbe plus la propagande du régime. Toute cette propagande est fondée sur l’anti-américanisme et la lutte contre Israël. Dans les manifestations, vous pouvez entendre des slogans hostiles à la cause palestinienne, précisément parce que la propagande du régime est propalestinienne », affirme l’expert.
Il est cependant incertain que Washington mise sur le bon cheval en tablant sur une opposition non armée et sporadique, défiant une élite dirigeante qui resserre mécaniquement les rangs en temps de crise. Priorité absolue est accordée à l’autopréservation du régime, toutes tendances confondues. « L’élite dirigeante iranienne est très cohésive comparée au temps des manifestations de 2009. L’administration Trump a créé un front uni entre les différentes factions de l’élite dirigeante », explique Golkar Saeid.

Mardi matin, le chef du pouvoir judiciaire, Sadeq Larijani, un adversaire farouche de Hassan Rohani, a menacé de « peine capitale » quiconque « cherche à déstabiliser l’économie du pays ». Son intervention ressemblait à une réponse aux appels du président Rohani à poursuivre ceux qui « brisent les espoirs du peuple ». Un pareil geste de solidarité entre les deux hommes est anormal. C’est le signe d’une conscience accrue de Téhéran d’avoir une cible dans le dos.



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Tabet Ibrahim

Ce qui est mauvais pour le regime des mollahs est bon pour les Iraniens ...et les Libanais

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL NE FAUT PAS TROP Y COMPTER SUR CA MAIS SUR DE TRES SEVERES SANCTIONS !

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