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L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
23/06/2018

Singulières rencontres, en vérité, que celles qui se sont succédé durant les dernières heures, à Beyrouth, entre la chancelière allemande Mme Merkel et les dirigeants du Liban.

N’allez surtout pas vous hasarder, pour autant, à établir de fort injustes parallèles entre le spectaculaire redressement d’une Allemagne réduite à l’état de ruines fumantes par la Seconde Guerre mondiale et l’interminable convalescence de notre petit pays toujours privé de courant électrique, alors que trois décennies entières se sont écoulées depuis que s’est tu le canon. Ne songez pas davantage à quelque consultation au sommet sur les stratégies de crise ou de paix au Moyen-Orient. Non, ce qui nous vaut la visite de fraü Merkel, c’est d’avoir en partage la lancinante obsession de ces déferlantes de misère humaine : chez elle des migrants, chez nous des réfugiés.

La dame n’est pas plus avancée que nous, notez bien. Pour s’être déclarée disposée à accueillir à bras ouverts un million de ces malheureux demandeurs d’asile, elle a indisposé ses concitoyens, qui le lui ont fait payer aux dernières élections législatives, et la voilà maintenant qui est prête à bien des compromis pour sauver son gouvernement de l’éclatement. Mais surtout, et avec la montée des nationalismes et des populismes, c’est l’Union européenne tout entière qui est à la recherche, aujourd’hui, d’un nouveau pacte de solidarité face à la crise migratoire.

Cela dit, que pouvons-nous attendre de l’Allemagne, comme d’ailleurs des autres pays amis du Vieux Continent ? Des euros (merci, bien sûr) pour les programmes internationaux d’assistance aux réfugiés : mais rien que des euros en fin de compte, nos hôtes syriens étant, semble-t-il, voués à demeurer tout le temps qu’il faudra à proximité directe de leur patrie, et donc à distance respectable de l’Europe. C’est un peu ce qu’Angela Merkel a voulu dire sans le dire, quand elle a exclu hier tout retour des réfugiés en l’absence d’une coordination avec l’ONU et même d’un règlement politique en Syrie : assertion qui a été diversement commentée par le président de la République et le Premier ministre, ce qui n’est pas trop rassurant.

Face à la perspective d’une crise menaçant de s’éterniser, on sait avec quelle impulsivité, quelle balourdise, le ministère des AE avait récemment déclaré la guerre au Haut-Commissariat onusien, sans le moindre atout dans sa manche.

Une fois consommée l’inévitable reculade, il ne restera plus qu’à tout miser sur la superstitieuse croyance que jamais le monde ne se résignera à voir la magnifique mais fragile mosaïque libanaise submergée par un tel déluge démographique.

Fort bien, mais que fait le Liban lui-même pour préserver une flatteuse image de marque qui est train de tourner au mythe? Il s’obstine à faire exactement le contraire, offrant le spectacle de chefs de tribu sectaires se disputant âprement les parts du pouvoir, mais aussi les avantages matériels et autres honteux bénéfices qui, dans notre pays miné par la corruption, découlent quasi naturellement du pouvoir. Comment les officiels ont-ils le front de crier à l’implantation définitive des réfugiés syriens quand, dans le même temps, ils entreprennent d’accorder la citoyenneté libanaise à des membres de la mafia financière proche du régime de Damas ? Comment peut-on parler de proverbiale tolérance libanaise, d’humanisme, quand les employées de maison originaires d’Afrique ou d’Asie sont réduites en esclavage, maltraitées, poignardées en pleine rue, comme cela arrivait dimanche dernier, ou alors acculées au suicide, tout cela dans la plus parfaite indifférence des autorités ?

Elle n’est pas bien belle, l’image. Et ce n’est pas un vague coup de photoshop qui arrangera les choses.


Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

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