L'éditorial de Issa GORAIEB

L’insulte suprême

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
09/06/2018

Et si nous arrêtions, de temps à autre, de regarder de haut les autres sociétés arabes en nous gargarisant d’une démocratie libanaise qui n’a plus que de beaux (?) restes! Durant les derniers jours, c’est à deux belles démonstrations de résilience, de courage et surtout d’efficacité que se sont livrés Jordaniens et Marocains : deux peuples pas trop choyés, eux, par la démocratie.

Techniquement parlant, la Maroc est une monarchie constitutionnelle. Bien que ce pays soit doté de deux assemblées, la réalité du pouvoir y demeure très largement concentrée en effet entre les mains du roi, entouré de ses conseillers. C’est dans ce Maroc-là pourtant que la société civile, excédée par la cherté de la vie attribuée à la dictature des monopoles, a massivement suivi une campagne de boycottage lancée il y a six semaines déjà sur les réseaux sociaux, et qui a sévèrement malmené les leaders du marché marocain.

Absolument inédit était ce procédé, qui visait spécifiquement la filiale locale du géant français de l’alimentation Danone, une chaîne de stations-services et une marque d’eau minérale. Du jamais-vu aussi était la participation du ministre des Affaires de la gouvernance à une manifestation, organisée devant le Parlement, par les employés de Danone craignant pour leurs emplois. Dès le lendemain, et comme on pouvait s’y attendre, le ministre était prié par son propre parti de démissionner, la crise menaçant d’emporter un gouvernement de coalition déjà bien fragile.

Monarchie constitutionnelle assortie elle aussi de deux assemblées, la Jordanie paraît davantage soucieuse cependant des formes démocratiques : le pouvoir y est détenu conjointement par le roi et le Conseil des ministres, le premier jouissant cependant d’un droit de veto fort difficile à contourner. Mais une fois de plus, ventre affamé ne craint pas pouvoir musclé. Une semaine durant, la population, déjà accablée par le chômage et la hausse vertigineuse du coût de la vie, a ainsi manifesté sans relâche contre un projet de loi fiscale draconien destiné à répondre aux exigences de réformes structurelles avancées par le FMI. Le Premier ministre était alors acculé à la démission et son successeur ne tardait pas à annoncer le retrait du projet contesté.

Sans nécessairement être partisan des rébellions populaires, on ne peut que s’étonner de la relative passivité d’une population libanaise subissant depuis des décennies avanie sur avanie, privée de prestations étatiques, d’électricité, d’eau courante, tout cela sous le regard indifférent d’une classe gouvernante gangrenée par l’affairisme, la corruption, la vénalité, le clientélisme, et qui ne se donne même plus la peine de s’en cacher ou de s’en défendre. De toutes ces atteintes répétées aux droits des citoyens, c’est toutefois l’insulte faite à leur intelligence qui reste la plus rageante.

La dernière illustration en est ce décret fantôme 2942 portant naturalisation de 407 personnes, signé il y a presque un mois dans ce qui ressemblait fort à une ambiance de conjuration. Ce texte n’a été rendu public qu’il y a deux jours, non point par observation, même tardive, des délais officiels ; non point par respect pour le droit d’accès à l’information invoqué par les parlementaires, mais seulement sous la pression du scandale qu’est la présence, au nombre des bénéficiaires, de personnages au pedigree plus que douteux. De là où il assurait avoir passé au crible la liste, le ministère de l’Intérieur n’a pas craint de se contredire en admettant l’existence de soupçons sécuritaires et judiciaires planant sur certains noms, ce qui commandait, dès lors, l’enquête supplémentaire confiée à la Sûreté générale.

 Reste le plus fort, et c’est le certificat de transparence (???) que se décerne lui-même, de bien balourde manière, l’Intérieur. Que veut-on, dans cette incroyable affaire où les naturalisés peu recommandables ne sont pas en réalité les seuls suspects, il n’est pas donné à tout le monde d’être prestidigitateur de talent.

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

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