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Liban

Le Conseil des Églises du Moyen-Orient à la recherche d’un nouveau souffle

Communautés

« En Orient, nous serons ensemble ou nous ne serons pas », rappelle aux membres de l’instance œcuménique sa secrétaire générale, Souraya Bechealany.

Fady NOUN | OLJ
12/05/2018

Le plus grand service que l’on puisse rendre aux Arabes, c’est de les comprendre et de les aider à se comprendre eux-mêmes. C’est aujourd’hui le sort de toute une civilisation qui se joue ; toute une civilisation qui se cherche, qui cherche à s’adapter à un XXIe siècle qui l’envahit de toute part, politiquement, économiquement, mais surtout culturellement, et qu’elle doit accepter sélectivement tout en protégeant sa précieuse foi en Dieu, qui est constitutive de son identité, face à un Occident qui a bâti sa personnalité contemporaine sur la rationalité humaine, la non-pertinence de Dieu dans les affaires publiques, voire « la mort de Dieu ».

En perdant le califat au lendemain de la Première Guerre mondiale, avec l’effondrement de l’Empire ottoman, l’islam arabe perdait les assises historiques de son espérance eschatologique. Il était normal qu’il cherchât à les retrouver. Mais cette recherche multiforme demeurera inaboutie tant qu’une approche critique des assises historiques de cette espérance n’a pas été développée, consolidée et approuvée par une partie suffisamment large de l’Oumma. Ce à quoi s’emploient diverses fondations et institutions arabo-islamiques comme al-Azhar, le Centre Roi Abdallah pour le dialogue interculturel et interreligieux, la Fondation de la pensée arabe, etc.

Être un interlocuteur valable et acceptable de l’islam, au Moyen-Orient, c’est donc aborder l’islam dans ses deux dimensions, matérielle et spirituelle. Il faut que le musulman arabe perçoive l’empathie que les responsables d’Églises ont pour lui et sa civilisation. Lui apporter le Christ dans une caisse en carton contenant du riz et du sucre, et sur laquelle on a écrit Caritas est insuffisant. Ce qui accrédite le chrétien auprès du musulman, c’est qu’il s’adresse à la part la plus noble, la plus haute qui est en lui: cette soif d’abandon à Dieu qui l’habite et devant laquelle se sont inclinés de grands chercheurs de Dieu comme Louis Massignon ou Charles de Foucauld, Jacques Berque ou Youakim Moubarak.

Ce sont là certaines des considérations soulevées par le Conseil des Églises du Moyen-Orient (CEMO), réuni sur le thème « Unis dans la mission et la vision », lors de l’ouverture d’une assemblée annuelle pas comme les autres, mardi dernier, au Couvent Notre-Dame du Puits, à Bqennaya. Pas comme les autres, car elle se tient au terme d’un pénible passage à vide d’une dizaine d’années que le CEMO vient de traverser, et qu’il cherche courageusement à dépasser, à la recherche d’un nouvel élan.

Dans une prise de parole liminaire, Souraya Bechealany, secrétaire générale en exercice du CEMO et membre de la famille catholique du Conseil, qui en comprend quatre (orthodoxe, évangélique, catholique et orthodoxe orientale), rappelle notamment aux présents une injonction de l’assemblée des patriarches d’Orient datant du début des années 90: « En Orient, nous serons ensemble ou nous ne serons pas. » En écho à une intuition du père Jean Corbon parlant de l’Église des Arabes, Mme Bechealany rappelle aux membres de l’assemblée l’importance primordiale de l’œcuménisme et de l’unité, pour une efficacité pleine et entière du dialogue interreligieux et du témoignage chrétien.


(Lire aussi : Le Liban, pays de pèlerinage rêvé des chrétiens du Moyen-Orient)



Le dépeuplement chrétien de l’Orient
Cette présentation est suivie de trois états des lieux de George Sabra, président de la Near East School of Theology (évangélique), du P. Gaby Hachem, professeur à la faculté de théologie de l’USEK et directeur de la revue Proche-Orient chrétien, et de l’ancien ministre de la Culture, Tarek Mitri, directeur de l’Institut Issam Farès de l’AUB, autour du thème « Réflexions sur la situation actuelle des chrétiens au Moyen-Orient ». Les trois intervenants tentent de délimiter, chacun dans son domaine, les frontières ecclésiales, sociopolitiques et géopolitiques à l’intérieur desquelles devrait se dérouler une action signifiante du CEMO.

De l’injonction prophétique rappelée par Mme Bechealany dans son exposé liminaire, la deuxième proposition – « ou ne nous serons pas » – semble s’être réalisée, fait valoir George Sabra dans sa présentation: L’Irak s’est dépeuplé des trois quarts de ses chrétiens, la Syrie est en bonne voie de l’être, et les conditions économiques feront le reste. « Y a-t-il encore de la place pour les chrétiens au Moyen-Orient ? » s’interroge le théologien dans l’une de ces questions rhétoriques qui contiennent leur propre réponse. Question pertinente, puisqu’en un siècle les chrétiens qui représentaient 25 % de la population du Moyen-Orient ne sont plus aujourd’hui que 4 %.

Dans son discours, M. Sabra rappelle le crépusculaire avertissement de l’ouvrage de Jean-Pierre Valognes : Vie et mort des chrétiens d’Orient. Mgr Georges Saliba, évêque syriaque-orthodoxe de Beyrouth, est d’ailleurs dans la salle – avec d’autres évêques maronites et orthodoxes –, pour indirectement le confirmer. Allant dans le sens de l’ouvrage cité, Mgr Saliba croit en effet que les chrétiens d’Orient, y compris au Liban, en ont encore pour une ou deux décennies avant de perdre la masse critique qui leur permettait de peser sur les décisions politiques.

Mais, loin de se laisser intimider par ces pronostics, le Pr Sabra conclut sa présentation en affirmant que la mission chrétienne ne repose pas sur les chiffres, mais sur le témoignage réel que les Églises peuvent rendre.



Le principe de synodalité
Dans une plaidoirie aussi posée que passionnée, le P. Hachem dira, quant à lui, toute l’espérance qu’il investit dans le CEMO, incarnation du principe de synodalité, haut lieu ecclésial œcuménique du dialogue avec l’islam, dans cette partie du monde. Ce professeur d’ecclésiologie déplorera « la nonchalance et l’inconscience », qui, transitoirement, l’ont empêché ces dernières années d’entendre « ce que l’Esprit dit aux Églises » et d’y répondre ; et qui l’ont lentement transformé en une ONG… ce qu’il n’est pas, et n’a pas à être.

Le CEMO doit se doter d’une « vision d’ensemble », insiste le P. Hachem, qui risque un malencontreux: « Ça va plus loin que la date de Pâques commune… » Certes, certes, mais pourquoi les chefs religieux de notre époque n’ont-ils pas encore accordé au peuple de Dieu en Orient la date de Pâques commune qu’il réclame depuis des décennies ? Ne serait-ce pas la décision œcuménique la plus élémentaire possible, en attendant les grands accords théologiques sur la primauté, tributaires de tant de susceptibilités humaines ?

Mitri: Résister au réflexe de peur
Dans son exposé, Tarek Mitri, au-delà de l’indispensable mise en contexte historique sur la « transition démocratique » manquée du printemps arabe, invite les Églises à la sobriété de vue indispensable pour adapter leur discours et leurs actions aux situations différenciées qu’elles croisent.

À côté des Frères musulmans, arqués sur leur soif de pouvoir, à côté du quiétisme salafiste hypnotisé par une morale de la violence religieuse ancrée dans le VIe siècle de l’ère chrétienne, il y a, fait valoir M. Mitri, l’immense masse des musulmans consciente que la violence issue de la matrice islamiste ne les représente pas ; l’immense communauté des croyants qu’une longue familiarité avec le christianisme a ouverte à l’acceptation pacifique de l’autre dans sa différence. L’ancien ministre invite donc les Églises du CEMO à tenir compte de cette différenciation, résister à la tentation de l’amalgame et continuer de jouer le rôle de passeur de culture et de civilisation qui a été le leur dès l’aube de l’islam ; tout en plaçant l’avenir du monde arabe entre les mains des musulmans eux-mêmes, le confiant à leur capacité à édifier un État moderne basé sur la citoyenneté et l’inclusion.

M. Mitri demande aussi aux chrétiens de résister au réflexe de peur que certains provoquent pour leur faire croire que les régimes dictatoriaux sont la seule alternative à l’islamisme. Si la déception est parfois au rendez-vous, explique-t-il en substance, c’est que l’on ne peut pas faire l’économie du temps nécessaire à la transformation des mentalités et à l’éducation, alors même que la tendance à l’effritement et la régression, voire au repli communautariste, semble prospérer.

Les membres du comité exécutif et de l’assemblée des partenaires du CEMO venus d’un certain nombre de pays occidentaux (Allemagne, Canada, États-Unis, Suède, Danemark, Grande-Bretagne, Finlande et Chypre) ont été reçus jeudi après-midi par le chef de l’État, le président Michel Aoun.


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Zaarour Beatriz

Très belle initiative du CEMO! Je leur souhaite plein succès dans leur noble tâche! Et que les résultats de l' Instance Oeucuménique soient fructueux pour le bien du Monde entier en général et le Moyen Orient en particulier
Bravo Mme. Souraya Bechealany ains que tous les Membre du CEMO! Que Dieu vous Bénisse!

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