L'éditorial de Issa GORAIEB

Mon jumeau, mon frère...

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
28/04/2018

Capricieuse est l’histoire des nations. Telle en effet une marée rythmée par les guerres, révolutions et autres dramatiques évènements, elle s’avise tantôt d’amalgamer des territoires ainsi que leurs populations, et tantôt de les cloisonner, de les fragmenter, de les quadriller de frontières plus ou moins durables.

En quoi donc est proprement historique le sommet intercoréen d’hier ? Pourquoi c’est l’univers tout entier qui devrait se réjouir du spectacle de retrouvailles survenant aux confins du Sud-Est asiatique après deux tentatives du même genre demeurées sans lendemain ? Et puis, serait-on tenté d’ajouter, n’y a-t-il là, après tout, qu’une chute du mur de Berlin visionnée à l’envers ? Car une fois abattue la barrière de la honte édifiée durant la guerre froide qui suivit le second conflit mondial, les Allemands étaient fermement promis à là réunification. Au contraire, les dirigeants des deux moitiés de Corée ont officialisé hier, consacré – mais en prenant soin de la désamorcer une fois pour toutes – une volatile partition territoriale qui perdurait depuis 65 ans.

On y voyait un même peuple, s’exprimant dans la même langue, partageant un même patrimoine culturel, confiné dans deux États non point seulement rivaux, mais carrément ennemis et prétendant, l’un comme l’autre, au contrôle de la totalité de la péninsule Coréenne. Au Sud, une société capitaliste, occidentalisée, prospère, arborant orgueilleusement ses fleurons industriels ; au Nord, un anachronique vestige de l’ère communiste, coiffé par un tyran sinistrement caricatural ; et des décennies durant, des flots de provocations, de menaces, d’incidents souvent sanglants.

Or, ce qui a changé depuis une dizaine d’années, c’est l’accession, au pas de charge, de la Corée du Nord à un niveau redoutable de puissance nucléaire confortée par la production de missiles balistiques capables d’atteindre les États-Unis, comme elle n’a pas manqué de s’en vanter bruyamment. Et ce qui a changé encore plus, ces toutes dernières semaines, ce sont les soudaines ouvertures pratiquées par Kim Jong-un ; non content d’envoyer ses athlètes aux Jeux olympiques d’hiver de Séoul, Pyongyang a fait savoir à Washington sa disposition à négocier, au plus haut niveau, une levée des sanctions internationales frappant son pays : offre saisie au vol par l’imprévisible Donald Trump et qui sera concrétisée bientôt.

Dès lors, si la journée d’hier est à marquer d’une pierre blanche, c’est aussi parce qu’elle contribue à éloigner d’autant le spectre d’une confrontation nucléaire potentiellement susceptible de faire boule d’uranium à l’échelle planétaire. Dans l’immédiat, elle promet de mettre fin à un état techniquement de guerre, géré depuis 1953 par des accords d’armistice et d’ouvrir une ère de paix permanente entre deux partenaires qui se reconnaissent et se respectent mutuellement. Les deux Corées s’engagent en outre à dénucléariser la péninsule, à échanger les visites officielles et à organiser des réunions de familles séparées, depuis des générations, par le plus tristement célèbre des parallèles, le 38e.

Ce que la petite histoire retiendra pour sa part, c’est le rituel chargé de symboles qui a présidé à la rencontre de Panmunjon : un pin vieux de 65 ans, planté de concert pelles et arrosoirs en main, des sourires et des gestes d’affection, et même quelques pas hasardés, tour à tour, par les deux présidents, de l’autre côté de la ligne de démarcation. Du coup, c’est une version inédite du dictateur du Nord qui est apparue : le sanguinaire, le mégalomane bibendum au faciès figé soudain mué en un rondouillard nounours à la bonne bouille souriante, plein de prévenances, presque rassurant. Ah, les prodiges de transfiguration que peut accomplir un grisant effluve de paix …

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com


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