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Moyen Orient et Monde

Sadristes et communistes main dans la main contre Téhéran

Irak / Élections

Les deux formations mettent en avant leur nationalisme, leur désir de réformes et leur opposition aux ingérences extérieures.

16/04/2018

Moqtada el-Sadr, guide spirituel du mouvement sadriste, qui allie islam chiite puritain et action sociale, a entamé samedi une campagne commune avec le Parti communiste irakien (PCI) en prévision des élections législatives, qui se tiendront le 12 mai prochain. Laïc, le PCI est la formation la plus éloignée des clivages confessionnels, qui divise la société irakienne depuis l’intervention américaine en 2003. Pourquoi s’allier alors avec les sadristes, qui ont montré à maintes reprises par le passé leur goût pour la surenchère communautaire ? 

Le mariage du turban et de la faucille est moins contre nature qu’il n’y paraît. Moqtada el-Sadr est en effet aujourd’hui le plus nationaliste de tous les chefs de milice chiites en Irak, farouche opposant aux ingérences américaines et iraniennes. En s’alliant avec un mouvement qui transcende les divisions confessionnelles, il entend mettre l’accent sur la nation irakienne. Un bon filon électoral au regard des manifestations populaires qui, depuis 2015, réclament la fin du système confessionnel et de la corruption, mais qui s’explique aussi par l’héritage politique de dignitaire chiite.

« La famille Sadr est historiquement attachée à son irakité et son arabité. Elle défend une vision équilibrée des rapports régionaux », souligne Raëd Fahmi, secrétaire général du PCI et troisième sur la liste Sa’iroun dans la province de Bagdad, interrogé par L’Orient-Le Jour. Le mouvement sadriste, avec à sa tête Ali Sistani, s’est en effet construit dans les années 1990 en opposition à l’establishment religieux de Najaf, qui est le cœur spirituel de l’islam chiite. 


Chiisme de l’intérieur

Mohammad Sadiq el-Sadr, père de Moqtada, a épousé le discours nationaliste et irakien de Saddam Hussein, mobilisant activement les tribus chiites arabes contre les « Iraniens » de Najaf. Il a peu à peu agrégé autour de lui un mouvement social chiite surnommé les sadristes, mieux implanté dans les faubourgs populaires de Bagdad que dans les villes saintes abritant les doctes religieux. Peu intéressé par les querelles doctrinales, le mouvement exerce d’abord son influence via un réseau de services à la population, dans un genre comparable au Hezbollah. Grisé par sa popularité, Sadiq ell-Sadr a cherché à s’émanciper du régime baassiste. Il est assassiné avec plusieurs de ses fils en 1999. 

Moqtada el-Sadr a repris le flambeau après la chute de Saddam Hussein en 2003. Face aux leaders chiites rentrés d’exil, il se targue d’être le représentant du chiisme de l’intérieur. Il devient le fer de lance de la guerre contre les troupes américaines via son Armée du mahdi. Le Jaïch al-mahdi prend ensuite part aux années noires de la guerre confessionnelle entre 2006 et 2007. Il réactive ses anciens miliciens sous la bannière rassurante de Saraya al-Salam (les Brigades de la paix) en 2014, alors que l’État islamique marche en direction de son fief de Samarra. Entre-temps, le mouvement a arrondi les angles. « On a assisté à une évolution radicale des sadristes vers la modération. Ceux qui sont les plus impliqués dans les mouvements sectaires ont fait scission. Le sadrisme est aujourd’hui un mouvement populaire pas tout à fait homogène, qui rassemble des gens opposés aux ingérences étrangères », poursuit M. Fahmi. 


Base sociale similaire

Une posture qui s’exprime notamment à travers la recherche d’un rééquilibrage des influences étrangères en Irak. En juillet 2017, Moqtada el-Sadr a rencontré le prince héritier saoudien Mohammad ben Salman à Djeddah puis Mohammad ben Zayed, l’homme fort des Émirats arabes unis, en août à Bagdad. Il réclame activement la mise au pas des Unités de mobilisation populaire (UMP, Hachd al-chaabi) sous l’autorité de l’armée irakienne. Force de frappe en première ligne dans la lutte contre l’EI, les UMP sont principalement composées de milices chiites. Les plus puissantes, Badr, Asaib Ahl al-Haq, les brigades du Khorassan et Hezbollah al-Najouba dépendent directement de Téhéran pour leur financement et leur entraînement. 

L’EI, officiellement vaincu en décembre dernier, Téhéran et ses obligés irakiens cherchent désormais à traduire leurs victoires militaires en influence politique. Plusieurs groupes adossés à ces milices ont formé l’alliance du Fateh pour concourir aux élections. Lorsque le Premier ministre sortant Haïdar el-Abadi annonce en janvier vouloir former une grande coalition avec le Fateh, il s’attire les foudres de Sadr qui qualifie la manœuvre d’ « abjecte ». En moins de 24h, le Premier ministre fait marche arrière. M. Fahmi partage le sentiment de Moqtada el-Sadr. « Ces dernières années, les loyautés n’étaient pas orientées vers les intérêts nationaux, mais vers un rapprochement, sur une base confessionnelle, avec l’Iran. L’aspect civique de notre identité nationale a été rétrogradé par rapport aux identités primaires, tribales et confessionnelles », déplore-t-il. 

Les sadristes déploient leur activisme social à travers un tissu de services en aide à la population dans les banlieues chiites déshéritées de Bagdad, autrefois rouges. « Les deux mouvements ont une base sociale similaire. Le Parti communiste a cédé la place à un mouvement chiite renaissant à partir de la fin des années 60 dans les quartiers populaires », explique à L’OLJ Pierre Jean Luizard, chercheur au CNRS.


Faiseur de roi

Les deux tendances ont convergé à la faveur d’une fronde populaire entamée en 2015. « Notre alliance n’est pas le fruit de calculs politiciens à court terme. Le terrain a été préparé ces trois dernières années, durant lesquelles nos militants et sympathisants respectifs se sont côtoyés au sein du mouvement populaire de protestation contre la corruption et le défaut de service public », affirme Raëd Fahmi. « Le Parti communiste a inspiré le slogan du printemps 2016, Au nom de la religion, les brigands nous volent », détaille M. Luizard, tandis que Moqtada el-Sadr, s’il n’est pas l’instigateur de la protestation, en a pris a posteriori la direction. Il coordonne ainsi l’intrusion en mars 2016 de manifestants à l’intérieur de la zone verte, qui abrite le Parlement et l’ambassade américaine. Un coup de force pour que le Premier ministre Haïdar el-Abadi honore sa promesse de former un gouvernement d’experts indépendants. Ce n’est que sur ordre de Sadr que les manifestants évacuent l’enclave la plus sécurisée de Bagdad. Pour M. Fahmi, la coalition Sa’iroun est la continuité de ce rapprochement né dans la rue. « Combattre la corruption n’est pas possible sans des réformes. La plus urgente est l’abandon des quotas ethniques et confessionnels, qui fournissent un terreau fertile à la corruption. Nous devons passer d’un État des composantes ethniques et confessionnelles à un État des citoyennetés. » 

Sa’iroun pourrait être un faiseur de roi dans cette élection. Étant donné le passif électoral du pays depuis 2003, M. Abadi, favori du scrutin, aurait besoin d’un des trois poids lourds politiques chiites pour gouverner. L’un d’entre eux est Nouri el-Maliki qui désire le poste de Premier ministre pour lui-même, tandis que l’option des leaders miliciens soutenus par l’Iran a déjà été consommée. Reste les sadristes et leurs alliés communistes, « une coalition qui envoie un message nationaliste à l’électorat », selon Phillip Smyth, consultant au Washington Institute. Quelle que soit l’issue de l’élection, pour M. Fahmi « cette alliance prouve que les bipolarités chiite/sunnite ou laïc/religieux ne résistent pas à la volonté de mettre en avant l’intérêt pays. C’est une maturité très importante dans la vie politique de l’Irak ».


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MOQTADA EL SADER UN SAYED CHIITE PATRIOTE QUI REFUSE LES INTEREVTIONS ET L,HEGEMONIE DE TEHERAN SUR SON PAYS ! HELAS, COMBIEN LOIN SONT LES NOTRES D,UN TEL PATRIOTISME...

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