Moyen Orient et Monde

« Innover ou disparaître », état des lieux de la recherche scientifique dans le monde arabe

Conférence

La fondation de la Pensée arabe tient à Dubaï sur trois jours (8-12 avril) sa conférence annuelle.


10/04/2018

« Quel est l’avenir de l’islam ? Va-t-il sortir de son déclin sans fin ? Est-ce qu’il va réussir à se détacher de ses formes extrémistes ? » s’interroge Paul Ricœur dans un entretien accordé à Ouest-France en 2013. Certes, la révolution numérique a touché le monde arabo-musulman au même titre que le monde entier, mais l’islam continue d’être, ajoute Ricœur, « ni le lieu de la créativité scientifique ni celui du développement économique. À voir les prix Nobel et les brevets d’invention, c’est le monde occidental qui produit à la fois les savoirs et la puissance. Alors que l’islam a eu sa grande période à Cordoue, aux XI et XIIe siècles, il a décliné depuis. Le passage par l’Empire ottoman a été son endormissement ».C’est au réveil de l’islam que la fondation de la Pensée arabe, une organisation créée en 2001 à l’initiative de l’émir Khaled ben Fayçal ben Abdel Aziz, gouverneur de La Mecque, se propose de contribuer, en se concentrant sur le monde arabo-musulman. Et c’est sur le thème de la recherche scientifique que la fondation a choisi d’organiser sa conférence annuelle. Celle-ci s’étale sur trois jours, à Dubaï, sur le thème « Innover ou disparaître » (8-12 avril). Au cours d’une conférence inaugurale dimanche, en présence de son fondateur, de la ministre de la Culture de Dubaï et du secrétaire général de l’Escwa, cette institution, basée à Beyrouth et dont le directeur général est le professeur libanais Henri Awit, a fait un premier état des lieux. Et, inutile d’insister, il n’est pas à l’avantage du monde musulman. Celui-ci dépense moins que 1 % de ses budgets colossaux à la recherche scientifique, alors que, dans les pays avancés, ce pourcentage se situe autour de 3-4 %, et qu’à eux seuls, Chypre, la Turquie et l’Iran dépensent autant que tout le monde arabe réuni (9,2 milliards de dollars environ).


Pourquoi ce fossé immense entre le monde musulman, et spécifiquement le monde arabo-musulman, et l’Occident, en matière de recherche scientifique ? Ce qui est en cause, évidemment, ce ne sont pas les moyens. Les immenses richesses dont peuvent se prévaloir les pays de la Ligue arabe ne sont certainement pas en cause, malgré la course effrénée au développement de certains d’entre eux, continuellement dépassés par une démographie galopante. Ce qui est en cause, c’est un esprit, une culture, une attitude à l’égard du monde et du savoir. Preuve en est, le succès éclatant de certains chercheurs arabes quand ils sont placés dans un milieu qui apprécie la recherche à sa juste valeur.

Consommer ou produire ? 
Le monde musulman va-t-il donc continuer de consommer du savoir plutôt que d’en produire ? Il n’est pas simple de répondre à cette question. Et la fondation de la Pensée arabe ne tente pas de le faire. Par contre, ce qu’elle fait, souligne son directeur Henri Awit, c’est « mettre le doigt sur la plaie », c’est fournir des chiffres honnêtes, fiables, sans concessions, tout en proposant une « feuille de route » pour combler l’énorme fossé entre ce qui est et ce qui est souhaitable. « Près de 70 % des données du rapport établi par la fondation sur ce sujet sont nouvelles », souligne le directeur de l’ONG. Et si le message s’adresse d’abord aux élites gouvernantes, l’espoir déclaré de ceux qui veillent sur les destinées de la fondation, c’est qu’ils soient aussi popularisés que possible par les médias et les réseaux sociaux. La fondation ne cache pas son ambition de jouer le clairon de réveil.


Du reste, par recherche scientifique, la fondation ne vise pas seulement les sciences exactes. Elle déplore aussi la rareté de la recherche en sciences humaines. Les dirigeants de la fondation se tiennent volontairement à l’écart du débat religieux, tout en ayant conscience que l’étude des conditions sociales et psychologiques d’apparition de l’extrémisme religieux entre dans les prérogatives de la raison. Car la recherche scientifique est en effet directement liée, par eux, au développement durable. Elle l’est aussi incontestablement, peut-on ajouter, à la bonne gouvernance. On peut dire en effet, sans grand risque de se tromper, que la maturité des États arabes se mesurera à leur capacité de se doter d’institutions, et de les faire évoluer vers la démocratie, en réduisant progressivement la part du fait du prince dans cette gouvernance. Mais ça ne peut venir vite. Il y faudra probablement plusieurs générations. La tentation de la voie courte, celle des résultats rapides, sera toujours l’un des écueils auquels se heurteront les dirigeants du monde arabe. Une meilleure garantie réside dans la voie longue. C’est celle qu’a choisi d’emprunter la fondation de la Pensée arabe, qui s’est fixé 2030 pour horizon d’étape, dans la conviction qu’investir dans la recherche et l’éducation reste l’une de ses meilleures garanties de succès.


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