Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les chefs et représentants des États réunis demain à Paris pour la conférence CEDRE,
Nous nous adressons à vous en un moment grave de l’histoire du Liban.
La situation politique, sociale, environnementale et économique du Liban est catastrophique.
Le chômage atteint 35 % des jeunes, selon le ministère de l’Industrie. Plus de 85 % de l’eau distribuée au Liban est impropre à la consommation (pollution au sodium, soufre, bactéries diverses, etc.). Les Libanais subissent toujours des coupures quotidiennes du courant électrique malgré que le budget annuel d’EDL soit de 2 milliards de dollars. La dette libanaise est de 80,4 milliards de dollars… elle croît tous les ans de 4 à 5 % alors que la croissance économique est de 1 à 1,5 %. Le ratio dette publique/PIB est de 150 % pour le Liban aujourd’hui, alors qu’il était de 160 % pour la Grèce au moment de la crise qui a frappé ce pays. Le budget 2018 vient d’être voté avec un déficit de 4,8 milliards de dollars… sans clôture des comptes depuis des années, et avec aucune réforme entamée, malgré les promesses de Paris I, II et III !
À Bourj Hammoud, au pied de la capitale libanaise, le gouvernement libanais déverse quotidiennement 1 200 tonnes de déchets non triés, non traités… directement dans la mer Méditerranée. Et quand cette mer renvoie les déchets sur les plages à l’occasion d’une tempête le 20 janvier 2018… le gouvernement ordonne de nettoyer les plages pour… renvoyer les déchets à Bourj Hammoud où ils sont rejetés tel quel dans la mer !
Le gouvernement libanais, même dans ses plans, propose des politiques de management des déchets aberrantes (incinération, enfouissement au lieu du recyclage) avec des déchetteries à ciel ouvert élargies sans aucune étude d’impact environnemental… et un ministre de l’Environnement qui assure qu’il n’y a pas de crise de déchets au Liban !
La classe politique la plus inefficace et la plus corrompue de l’histoire du Liban.
Or, ces contre-performances ne sont pas le fruit d’un hasard funeste, mais bel et bien l’œuvre de la classe politique qui a dirigé le Liban sur les douze dernières années dans un consensus quasi parfait : tous les grands partis politiques ont été représentés au gouvernement de façon consistante sur toute cette période.
Les preuves de la suffisance, de l’inefficacité et de la corruption de cette classe politique défraient les chroniques tous les jours, et de façon publique, au Liban. Cette semaine, le Premier ministre Saad Hariri promet par exemple que CEDRE va permettre de créer 900 000 emplois au Liban… Son gouvernement s’est même orné d’un ministre « de lutte contre corruption » qui, depuis plus de dix-huit mois, n’a trouvé aucun cas de corruption. Quand il est attaqué par ses collègues, ce ministre ne défend pas son bilan, mais les renvoie à leur propre corruption !
Pas plus tard que le 17 mars éclate un nouveau scandale où le ministère de l’Intérieur achète l’encre électorale à 53 dollars pièce alors que celle-ci est disponible sur internet à un dollar à l’unité… Et ceci n’est qu’une goutte dans la mer de corruption endémique dans laquelle la classe politique libanaise plonge le pays.
Que dire du scandale des scandales, appellation un peu galvaudée tellement le gouvernement libanais enfonce jour après jour le pays dans la corruption, des navires générateurs d’électricité au cours duquel la DDA (Direction des adjudications) a sévèrement recalé un cahier des charges taillé sur mesure pour une seule compagnie turque.
Le Liban occupe la triste 143e rang sur 180 pays du monde au classement 2017 de l’indice de perception de la corruption, publié le 21/02/2018 par l’ONG Transparency International, avec un recul constant depuis deux ans (sept places perdues en 2017 et dix places en 2016), avec une note de 26/100 (100 = « extrêmement intègre » et
0 = « extrêmement corrompu »).
Il n’est pas normal de signer un nouveau chèque en blanc à cette classe politique… à la veille des élections législatives.
Aucune des mesures de réformes structurelles promises à l’occasion des précédentes conférences n’a été mise en œuvre. Le déficit se creuse d’année en année et la dette augmente.
Après deux prolongations de mandat, le Liban connaît des élections législatives pour renouveler le Parlement dans un mois. Dans ces élections, sur les 15 circonscriptions, la classe politique est globalement alliée : il y a des oppositions locales, mais globalement, chacun des partis est l’allié des autres dans certaines circonscriptions.
Il n’est pas normal que la France et les autres pays présents à CEDRE accordent un chèque en blanc à une classe sortante, alors qu’une alternative politique existe avec des listes d’opposition de la société civile (Koullouna Watani) dans 9 circonscriptions sur 15 !
Les déclarations sur d’éventuelles conditions de réformes pour les nouveaux prêts ne sont pas plus crédibles que celles qui ont accompagné les prêts des précédentes conférences. La raison en est bien structurelle et non conjoncturelle : comment est-ce qu’une classe politique solidaire dans la corruption pourrait-elle lutter contre la corruption ? ! Vous savez, Monsieur le Président, avec votre solide vision des finances publiques, que cela n’est pas possible.
Ainsi, nous soussignés, considérons que la conférence Paris IV, appelée CEDRE, ne fait qu’enfoncer le Liban dans sa dette sans aucun début de réforme sérieuse… apporte un appui politique externe à une classe dirigeante libanaise en totale faillite, et fausse surtout les résultats des élections législatives libanaises au profit de cette classe et contre les listes d’opposition de la société civile.
En conséquence, nous vous demandons Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les chefs et représentants des États réunis demain à Paris de n’accorder aucun nouveau crédit à l’État libanais tant que les réformes n’ont pas été mises effectivement en place… à défaut, en l’état, au lieu d’aider le Liban, vous seriez en train de l’enfoncer !
Le collectif de dirigeant(e)s d’entreprise et d’associations franco-libanais(es) :
Albert Moukheiber, Élie Maalouf, Fadi Gemayel, Fady Dagher, Farès Louis, Hind Semaha, Naoum Abi Rached, Nadine Garabédian, Philippe Bouhanna, Ramzi Abi Akar, Ziad Bayeh


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14 h 25, le 07 avril 2018