L'éditorial de Issa GORAIEB

Sacrifice, mode d’emploi

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
28/03/2018

C’est un vibrant hommage national que la France rendra aujourd’hui à un authentique héros, un héros plus vrai que nature, en la personne du lieutenant-colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame.


Lors des attentats terroristes de Trèbes et de Carcassonne, cet officier au brillant état de service avait offert de se substituer à un otage avant d’être assassiné par l’auteur de ces attaques, un islamiste radicalisé. Il eut été moins risqué, pour lui, de lancer un assaut contre le forcené, tout en pestant peut-être contre les failles d’une bureaucratie policière prise en défaut de vigilance dans la surveillance des terroristes potentiels. En choisissant plutôt de se livrer au monstre, Beltrame ne tentait même pas de sauver quelque être proche, mais une parfaite inconnue : un de ces citoyens anonymes que son engagement lui commandait de protéger et servir, quitte à y laisser sa vie. Dans les films d’action, des situations pareilles trouvent invariablement un acrobatique happy end. Mais la sinistre réalité instaurée par le terrorisme n’est guère du cinéma et les gardiens de l’ordre ont trop rarement l’insolente baraka des Stallone, Schwarzenegger et autres trompe-la-mort de l’écran.


Pour se garder des aléas des foudres célestes, les Anciens avaient dû s’inventer des dieux. Face à ce fléau planétaire qu’est le terrorisme, c’est de chefs prévoyants et résolus qu’ont besoin les sociétés, mais aussi de héros : de héros qui, par leur épreuve, façonnent et alimentent une véritable mythologie nationale inspirant à son tour fierté, espoir et volonté de résistance.


Que l’on soit croyant ou pas, on ne peut que voir dans le geste, magnanime à l’extrême, d’Arnaud Beltrame, la forme la plus impressionnante, et la plus noble à la fois, de cet esprit de sacrifice tant dévoyé de nos jours. C’est en effet pour sauver des vies humaines que le capitaine a volontairement placé la sienne entre les mains d’un illuminé sanguinaire ; à l’inverse, c’est pour emporter avec lui le plus grand nombre d’innocents que le jihadiste s’était lancé dans une entreprise par définition suicidaire.


C’est de cette monstrueuse aberration que sont malades de larges pans de nos sociétés; et c’est par une double malédiction que le Liban n’échappe pas à la règle. La première de celles-ci est l’exaltation effrénée, et la propagation, du culte du sacrifice à des fins strictement violentes : terroristes pour les adeptes de l’État islamique ; ou alors aventurières, conquérantes, guerrières, pour un Hezbollah voué à la gloire de son patron iranien.
Non moins funeste est l’incapacité des Libanais à se doter de héros véritablement nationaux. L’espace d’un journal télévisé, il leur arrive certes de pleurer ensemble les soldats et autres agents de l’ordre tombés; mais une fois estompés des mémoires ces assemblages de juvéniles frimousses, ils restent bien en peine de s’accorder sur quelque relique du passé, récent ou non, à preuve qu’il n’existe toujours pas de manuel d’histoire unifié à l’usage de nos écoliers.


Ne vous fiez pas trop au spectacle idyllique de ces listes électorales où l’on voit des partis et courants politiques totalement inconciliables coucher volontiers dans le même lit pour mieux appâter le badaud. Passé les prochaines législatives, il est probable hélas que nous continuerons de faire héros à part.


Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

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