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Moyen Orient et Monde

Adam Nabeel Rajab : Mon père veut se battre pour un Bahreïn qui permet la liberté d’expression

Interview

Dans un entretien avec « L’Orient-Le-Jour», le fils de l’activiste Nabeel Rajab évoque les conditions de détention de son père.

01/03/2018

Le 21 février 2017, l’activiste bahreïni Nabeel Rajab a été condamné à cinq ans de prison supplémentaires. Car il est déjà en prison pour deux ans depuis juillet 2017 : il aurait « propagé des rumeurs et de fausses informations » au cours d’interventions télévisées dans lesquelles il aurait critiqué le gouvernement bahreïni.

Cette nouvelle condamnation serait due à des tweets de l’activiste – qui est entre autres président du Centre des droits de l’homme de Bahreïn (BCHR), secrétaire général adjoint de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) et président du Centre des droits de l’homme du Golfe (GCHR). Il est accusé d’avoir critiqué l’offensive de l’Arabie saoudite, à la tête d’une coalition arabe dont fait partie le Bahreïn, contre les houthis au Yémen. Son crime, d’après le tribunal qui l’a condamné ? Avoir « insulté un pays étranger » et « partagé de fausses informations ». D’après ses proches, il aurait également été condamné pour avoir dénoncé le mauvais traitement des détenus de la prison de Jaw, au sud de la capitale Manama. Cette nouvelle sentence a été largement critiquée par plusieurs groupes de défense des droits de l’homme, qui ont dénoncé la « corruption » du petit royaume.

Ce dernier est en proie, depuis février 2011, à de vives tensions découlant de manifestations populaires, mais également politiques, organisées par des contestataires chiites. Démographiquement majoritaires, ils se disent victimes de discriminations continues de la part des autorités sunnites minoritaires. Plus de 80 personnes auraient été tuées dans la répression de ces manifestations matées par l’armée bahreïnie, mais également saoudienne, intervenue à l’appel du gouvernement. Aujourd’hui encore, des manifestations ont lieu occasionnellement, bien que beaucoup plus réduites qu’à leurs débuts. Nabeel Rajab a soutenu les manifestations critiquant les autorités bahreïnies depuis 2011 et a été arrêté à plusieurs reprises. Plusieurs organisations ont dénoncé la manière dont il a été traité en prison, traitement qui lui a valu six mois d’hospitalisation, entre avril et octobre 2017. Son fils Adam répond aux questions de L’Orient-Le Jour sur la dernière condamnation de son père.


(Lire aussi : Bahreïn: des ONG de droits de l'Homme inquiets pour la santé d'un opposant)


Le 21 février, votre père a été condamné à 5 ans de prison supplémentaires. Avez-vous la possibilité d’entrer en contact avec lui ?
Il a le droit, de temps en temps, d’utiliser le téléphone, ce qui lui permet de nous contacter pour nous donner des nouvelles.

Quelles sont ses conditions de détention ? A-t-il le droit d’utiliser internet, de lire les journaux ?
Il y a quelque 4 000 détenus dans la prison de Jaw où il est détenu. Il a été placé en isolement, dans l’aile où se trouvent les détenus politiques, non pas ceux accusés de terrorisme. Mais alors que ceux qui sont accusés d’appartenir à des groupes terroristes, comme l’État islamique, ont accès à la librairie de la prison, lui n’a pas accès à des livres et n’a pas le droit d’écrire. C’est difficile à vivre pour un intellectuel. La prison est supposée être un lieu de réhabilitation. Comment y parvenir si on ne peut même pas lire, écrire, se tenir au courant de l’actualité ? Aucune loi n’empêche ces activités en prison. C’est un châtiment, tout simplement. Sans compter qu’il a été battu et maltraité plusieurs fois.

A-t-il le droit de recevoir des visites ?
Il a droit à deux visites par mois, de 25 minutes chacune.

Cela inclut celles de son avocat ? Cela rend sa défense difficile à préparer…
Effectivement. Et ces 25 minutes incluent le processus d’entrée dans la prison, les fouilles,… Ce laps de temps est vite écoulé.

Vous vous attendiez à cette condamnation ? Votre père ne semblait pas surpris, il aurait même ri en écoutant le verdict…
C’est une condamnation politique. Et l’atmosphère politique est délétère dans le pays, donc rien ne le surprend plus vraiment. C’est un prisonnier d’opinion : il n’a violé aucune loi, il n’a tué personne. Il n’a fait qu’exprimer ses opinions dans des tweets.


(Lire aussi : Le procès de l’opposant Ali Salmane cristallise les tensions à Bahreïn)


Allez-vous continuer le combat de votre père ? Porter sa voix ?
Mon père est déterminé à poursuivre son combat pour la liberté au Bahreïn et pour le respect des droits de l’homme, de la femme, des minorités. Il veut se battre pour un Bahreïn qui ne torture pas ses prisonniers, qui permet la liberté d’expression. Il y croit. En prison ou libre, il ne s’arrêtera jamais, malgré sa condamnation. Quoi qu’il lui en coûte. On en a parlé après le verdict, sa parole ne s’interrompra pas. Il m’a même dit : « Qu’ils me tuent, ce n’est que comme ça que je me tairais. » Son combat se poursuit, indirectement, dans les articles écrits à son sujet, surtout dans les grands médias qui touchent un grand public : le Washington Post, le New York Times,…

Êtes-vous en train de vous rendre au Bahreïn ?
Je suis actuellement au Royaume Uni, où je poursuis mes études. Je n’ai pas pu m’inscrire à l’université à Bahreïn à cause des activités de mon père. Mais je continue de m’y rendre. Comme je continuerai le combat de mon père pour les libertés. Je suis son fils, je ne peux pas me taire. Mon père est un homme de 53 ans avec des problèmes de santé, et il a encore sept ans de prison à vivre. Donc ma famille et moi ferons de notre mieux.

Quel message aimeriez-vous faire passer ?
Nous sommes au 21e siècle. Nous sommes supposés pouvoir parler, débattre librement, raisonnablement. Nos sociétés ne permettent pas la libre expression. Il y a aujourd’hui un combat mondial contre l’extrémisme et le terrorisme, et le Bahreïn y participe. Mais on n’a pas le droit de s’exprimer. Cela peut conduire à davantage d’extrémisme.



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