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Culture

Quand l’enfance prend la parole pour dénoncer l’horreur de la guerre en Syrie

Exposition

En proposant à 39 artistes libanais et syriens d’interpréter visuellement les poèmes d’enfants syriens réfugiés au Liban, l’exposition Haneen*, d’une poignante candeur, plante en pleine ville une pléthore d’interrogations nécessaires sur la cause d’un peuple qu’on semble négliger.

28/02/2018

Il est des mots que la langue d’origine semble vouloir jalousement garder derrière son berceau, des mots qui refusent de franchir les ponts de la traduction et qui, quand ils le font, finissent par perdre l’essence de leur sens. Quasiment intraduisible, le terme Haneen en fait partie. Si son équivalent français se rapproche du nom nostalgie ou du verbe s’alanguir, Haneen en arabe est un mot bien plus nuancé où se télescopent des souvenirs qui s’étiolent et que l’on regarde avec une douce mélancolie, des moments qui se fanent dans les soupentes de la mémoire alors que l’on tente de les étreindre encore une fois. Haneen raconte les feux mal éteints d’un léger passé, la perte et l’espoir, la rancœur et la tendresse, et autant d’émotions en bataille qu’offre à voir et surtout à éprouver l’exposition qui en porte le nom et dont la pierre angulaire est un groupe d’enfants syriens réfugiés au Liban dont des poèmes ont été interprétés par 39 artistes libanais et syriens. 


L’urgence de témoigner

Alors que des larmes viennent souvent l’étrangler au lendemain du poignant vernissage où les poètes en herbe ont été conviés, sortis de leurs camps l’espace d’une parenthèse enchantée, afin de présenter leurs écrits et échanger avec les présents, Soha Bsat Boustani, initiatrice de l’exposition, revient sur la genèse : « Au déclenchement, il y a eu ce sentiment d’impuissance que nous ressentons tous face à l’horreur de ce qui se passe juste à côté de chez nous et surtout dans les camps ici. D’une part, malheureusement, la guerre en Syrie ne surprend plus grand monde et, d’autre part, je ressentais une sorte d’engagement moral envers les enfants que j’ai côtoyés de par mes fonctions à l’Unicef. » Ayant rencontré ces derniers sur les camps où certains vivent « sous des tentes à zéro degré dans la Békaa », l’ex-directrice de la communication de l’Unicef à Beyrouth insiste sur « cette urgence de témoigner de ce qu’on voit, afin de ne pas abandonner ces âmes déjà assez désespérées ». L’idée de Haneen naîtra ainsi, lorsque la femme à l’opiniâtreté marquée au fer rouge tombe sur des poèmes rédigés par des enfants âgés entre 10 et 15 ans – dont « certains, traumatisés, ne parvenaient plus à parler et d’autres, au contraire, étaient pris d’un besoin urgent de s’exprimer » – qui, en plus de la bouleverser jusqu’au plus profond d’elle, susciteront « cette promesse envers eux d’en produire quelque chose », se souvient-elle. 


Une interrogation au centre de la ville

C’est à ce moment que Chadi Aoun, illustrateur et fondateur de la boîte de graphisme Yelostudio, rejoint ce projet dont il dit : « Il fallait trouver un moyen différent de parler de cette crise qui dure depuis sept ans. L’art, en plus de représenter une forme de thérapie pour ces enfants, est un excellent vecteur pour passer un message. De toute manière, c’est l’unique forme de bataille que je connais. » Et de rajouter, à propos de la curation de cet événement où 39 artistes ont dû proposer une interprétation visuelle des poèmes des enfants : « Tout s’est construit organiquement, j’avais les artistes en tête et l’idée était de leur octroyer le plus de liberté pour qu’ils s’expriment au mieux, en rapprochant deux peuples qui ont connu les mêmes souffrances. »

Issus d’esthétique et d’horizons diversifiés, cette pléiade de plasticiens, entre autres Hatem Imam, Ely Dagher, Shadi Abousada, 

Sedki Alimam, Ghylan al-Safadi, Jad Saber, Hassan Zahreddine, Patrick Sfeir, Maya Fidawi, Aida Kawas, Joëlle Achkar, Karen Klink ou encore Chadi Aoun lui-même interviennent et interrogent à travers leurs créations, illustrations ou sculptures le rapport de ces enfants à la violence et tâchent de traduire graphiquement leurs lignes bouleversantes de précision, où les mots ne se censurent pas, relatant la souffrance de manière brute et sans détour. « Haneen permet aussi d’installer ces interrogations au centre de la ville », souligne Chadi Aoun, en évoquant la symbolique de Beit Beirut où, escortés par la musique saisissante où baigne l’espace, la conversation établie entre les vers des enfants et les œuvres des artistes s’assène comme une claque, comme un besoin irrépressible de dire à pleins poumons et montrer par tous les moyens que la peur cohabite sous les toits qui n’en sont plus. 


« Ma poupée a grandi trop vite ? »

Dénuée de tout filtre, par moments on soupçonne cette prose d’être enfantine tant elle est agenouillée sur des débris de vie, ballottée par des départs forcés, irriguée d’hémoglobine et de larmes, dénuée d’espoir et dénudée tout court, se faisant miroir d’une barbarie inouïe où chaque syllabe suinte une douloureuse vérité. C’est le cas du poème de Waad al-Mohammad qui écrit à sa maman, du haut de ses dix ans : « Ce que j’aime le plus est dormir, pour te retrouver peut-être dans mes rêves et m’assoupir dans ta chaude étreinte. » Et par moments, dans d’autres textes, tel celui de Waad al-Zouhouri, 14 ans, qui se demande : 

« Est-ce que ma poupée, comme moi, a grandi trop vite ? », la cruauté semblerait être adoucie par une écriture un rien naïve ou une forme d’espoir si bouleversante de tendresse qu’elle nous ferait presque croire que ces enfants ne vivent qu’un mauvais rêve. La vérité, hélas, est que tout cela est un réel cauchemar. Un cauchemar aussi intraduisible qu’est le terme Haneen.


*Beit Beirut

Secteur Sodeco, jusqu’au 11 mars 2018. 



Le top 5 de « l’OLJ » 

– L’illustration de Karen Klink (tatoueuse qui faisait partie de la sélection Génération Orient 2017) qui accompagne le poème Hidden Matters de Zohoor Haidar. 

– La sculpture de Joëlle Achkar qui accompagne le poème Tomato Sandwich and My Mother’s Kiss de Waad al-Mohammad.

– L’illustration de Maya Fidawi qui accompagne le poème My Doll de Waad al-Zouhouri.

– L’illustration de Chadi Aoun qui accompagne le poème « Noor in wedlock » 

– L’illustration de Patrick Sfeir qui accompagne le poème Drawing Hobby de Maryam al-Mohammad.


Pour mémoire

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