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Idées

La Sûreté générale peut-elle devenir un nouveau Deuxième Bureau ?

Point de vue
24/02/2018

L’avènement de Daech au Levant et la multiplication des incidents au Liban depuis le déclenchement du conflit syrien ont mis au défi la « sécuritocratie » libanaise – c’est-à-dire l’ensemble des forces de la défense nationale et de la sécurité intérieure – plus habituée à une menace asymétrique, tels les conflits avec l’État d’Israël, que d’insurrection terroriste. Pour longtemps cantonnée à une réponse purement militaire et frontalière aux pénétrations des jihadistes sunnites dans le territoire national, la réponse gouvernementale a progressivement intégré des méthodes relevant exclusivement du renseignement. Cette nouvelle approche s’est concrétisée par le soutien massif, en entraînement et en matériels, aux organes libanais de renseignements.
Le Liban possède quatre organismes de renseignements : la Direction du renseignement militaire (DRA), sous l’autorité du commandement de l’armée (décret n° 3771 du 22/01/1981) ; la Direction générale de la Sûreté générale (DGSG), sous l’autorité du ministère de l’Intérieur et des Municipalités (décret-loi n° 139 du 12/06/1959) ; la section du renseignement des Forces de sécurité intérieure (SRFSI), sous l’autorité du ministère de l’Intérieur et des Municipalités (loi n° 17 du 06/09/1990) ; et la Direction générale de la Sûreté de l’État (DGSE), sous l’autorité du Conseil supérieur de la défense (décret-loi n°102 du 16/09/1983).
Malgré la multitude de ces organes, un d’eux semble sortir du lot et étend progressivement sa marge de manœuvre depuis le début de la décennie. Cet organe, la DGSG, est actuellement dirigé par le général Abbas Ibrahim. Nommé à ce poste en 2011, il s’est imposé depuis comme le nouvel homme-clé de la sécurité nationale libanaise.


(Lire aussi : Jamil Sayyed met en demeure une journaliste de supprimer un retweet)


Nouvelles tâches officieuses
De fait, la DGSG n’a fait que gagner en importance sur la scène sécuritaire libanaise. Outre le soutien matériel international dont bénéficie cette institution, qui s’élève à plus de 7 millions de dollars par an en équipements d’écoutes et d’interception électromagnétique, la DGSG a su profiter du vide présidentiel et a misé sur une politique du « parler avec tout le monde ». Cette dernière lui a permis d’enregistrer des succès retentissants, parfois critiqués par l’opinion publique libanaise. En effet, historiquement en charge de la « sécurité politique » et du contre-espionnage, la DGSG s’est récemment vu attribuer, officieusement et au gré des crises, de nouvelles tâches dont, étonnamment, certaines relevant de négociations avec d’autres États.
C’est bien le directeur de la DGSG qui négocia fin juin 2016 avec les États-Unis un modus operandi sur l’application des sanctions contre le Hezbollah et ses soutiens financiers prévue dans le cadre du HIFPA (Hezbollah International Financing Prevention Act 2014) afin que ces dernières n’endommagent pas trop gravement les activités sociétales et humanitaires du parti de Dieu et que l’attentat à la bombe commis contre une agence de la BLOM Bank le 12 juin 2016 ne se reproduise pas… Ce fut aussi la DGSG qui prit en charge les négociations tripartites Beyrouth-Daech-Hezbollah lors des différentes opérations dans la région de Ersal (fin juillet-début août).
Une telle latitude d’action laisse prévoir une augmentation exponentielle des pouvoirs de cette structure dans les années à venir, faisant craindre le retour d’un « Deuxième Bureau du XXIe siècle ». Mais même si la DGSG a le vent en poupe depuis presque une décennie, plusieurs conditions lui manquent pour qu’elle devienne cette police politique toute puissante des années 1950 et 1960.
D’abord, le Deuxième Bureau, outil phare de la présidence Chéhab (1958-1964), était sous l’autorité exclusive de la présidence de la République, ce qui conférait au Deuxième Bureau une visibilité décisionnelle et lui permettait d’éviter une supervision trop pointue de ses activités par les différents partis politiques. La DGSG, sous l’autorité du ministère de l’Intérieur, ne bénéficie pas du même parapluie.


Ensuite, la situation régionale lors de l’ère du Deuxième Bureau était différente. En effet, statutairement en charge de la protection des forces armées et du contre-espionnage, le Deuxième Bureau avait profité des menaces qui pesaient sur le Liban dans le cadre des conflits israélo-arabes et des « guerres froides arabes » de l’époque pour justifier son intrusion dans les affaires de politique interne. L’argument était simple : le Deuxième Bureau est en charge du contre-espionnage et, du fait des ingérences israéliennes et arabes dans certains cercles libanais (chrétiens pour les premières, musulmans pour les secondes en général), elle se devait donc de pénétrer les sphères politique, syndicale, économique et de la presse. Or, les Libanais comprendraient mal aujourd’hui une telle ingérence directe. Les partis politiques, grands vainqueurs du conflit de 1975-1991, s’y opposeraient aussi, puisqu’une telle supervision pourrait révéler des secrets bien gardés entre eux et des puissances étrangères…


Risque pour les libertés
Il reste aussi à voir comment Abbas Ibrahim va gérer sa succession. En effet, il n’est pas sûr que cette nouvelle dimension de la DGSG survive à son mandat qui doit, selon la pratique constitutionnelle en la matière, être renouvelé tous les 4 ans, sauf crise, aucun ancien patron de la DGSG n’ayant été aux commandes pour plus de 7 ans (Jamil el-Sayyed de 1998 à 2005 ; Raymond Raphaël de 1991 à 1998 ; et Nadim Lteif de 1991 à 1998). La SRFSI n’a-t-elle pas été atteinte en plein cœur par l’assassinat en 2012 de son directeur, le général Wissam el-Hassan ? Elle ne s’en est depuis plus relevée et cantonne à présent ses activités à la stricte limite de ses textes fondateurs.
Pour autant, une expansion ininterrompue des compétences et de l’autorité de la DGSG pourrait constituer in fine un risque pour le modèle politique libanais, présenté comme une exception en matière de libertés individuelles dans le monde arabophone alentour. La menace d’une DGSG jouissant de la même impunité que le Deuxième Bureau pèse principalement sur les acteurs « faibles » du paysage public et, en particulier, les syndicats, les associations d’étudiants et les mouvements politiques non alignés aux deux blocs des 8 et 14 Mars. Il serait donc judicieux d’engager une réforme en profondeur de la communauté libanaise du renseignement afin : de clairement répartir les rôles entre les différents organes ; de créer une commission parlementaire spéciale pour le contrôle des activités de ces organes ; et d’intégrer à l’activité de renseignements la stricte condition du respect des droits de l’homme.

Doctorant en droit international public à l’université Panthéon-Assas (Paris) et consultant en géopolitique à l’Observatoire des pays arabes.


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gaby sioufi

oui, et , pourquoi pas ?
qui pourrait l'empecher ?
PERSONNE, AUCUN PARTI , AUCUNE PARTIE, AUCUN MOUVEMENT CIVIL ET CO-

NE REALISE T ON PAS ENCORE QUE NOUS RISQUONS DEVENIR UNE SOCIETE DIRIGEE QUI RESSEMBLERAIT AUX AUTRES SOCIETES SOEURS/ FRERES, COUSINS ?

a cause des options _ strategiques-(oh les grands mots) prises par les chantres de la liberte de 2005 vite devenus-pr le moins passifs pr certains, carrement et ouvertement CONTRE ces memes libertes pr d'autres?

Sarkis Serge Tateossian

Vital (erratum)

Sarkis Serge Tateossian

La république libanaise n'a pas d'autres choix que de renforcer l'État, son pouvoir et son armée ! Le renseignement est l'œil de cette république, donc vitrail.

L'important c'est que le gouvernement et ceux qui dirigent ce service le fassent dans le respect des libertés individuelles tel un pays qui respecte ses ressortissants.

Vive notre pays

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