L'éditorial de Issa GORAIEB

L’Oscar du gâchis

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
31/01/2018

Disparu il y a quelques jours, Joseph el-Hachem, dit Zaghloul al-Damour (le Pigeonneau de Damour), est un des plus illustres représentants de cette savoureuse forme de poésie populaire qu’est le zajal.


Battant naguère tous les records d’audience à la télévision, aujourd’hui en voie de désuétude, cet art figure néanmoins sur la liste du patrimoine immatériel de l’humanité établie par l’Unesco. L’organisation internationale y voit en effet une sorte de soupape de sécurité propre à relativiser les conflits, à désamorcer les crises, à renforcer ainsi la cohésion internationale. Attablés le plus souvent autour d’un mezzé arrosé d’arak, s’exprimant en langage dialectal chanté et rimé, nos troubadours abordent, en improvisant, les thèmes les plus divers, y compris bien entendu la situation politique. Mais le clou du spectacle est le moment où ils se défient l’un l’autre et se brocardent copieusement : la férocité des piques se trouvant compensée par cette indulgence bon enfant que seul peut procurer l’humour.


S’il était encore de ce monde, s’il avait pu surmonter sa stupeur et son dégoût, si surtout il n’avait pas redouté les brutales représailles miliciennes qui font désormais partie inhérente de nos mœurs, qu’aurait donc pu dire notre brave Zaghloul national du lamentable état dans lequel se trouve le comportement public dans notre pays ? Non point bien sûr que les annales libanaises soient vierges de tout déballage de linge sale ; mais du moins les belligérants avaient-ils l’élégance de se retrouver seuls dans l’arène et de ne pas y engouffrer leurs partisans.


Voyou par-ci, nabot par-là sont les doux épithètes dont viennent de se gratifier un ministre des Affaires étrangères et les lieutenants d’un président de l’Assemblée, la polémique ayant pris naissance grâce à ce performant mouchard qu’est une caméra-téléphone. Parce que la base n’a pas davantage de tenue que le sommet, et qu’on n’arrête décidément pas le progrès technologique, voilà que les réseaux dits sociaux s’enflamment du coup et charrient des flots d’invectives ordurières déversées par les troupes numériques des deux bords : la crue boueuse ayant vite fait de déborder Aïn el-Tiné et le palais Bustros pour éclabousser le siège de la présidence de la République et la frénésie gagnant même la diaspora d’Afrique et des Amériques. Pour couronner le tout, des hordes d’énergumènes en colère qui bloquent les routes de la banlieue est à l’aide de pneus enflammés tandis que des miliciens en armes font le coup de feu, terrorisant la population…


Non seulement minable, mais éminemment explosif est le zajal que l’on sert aujourd’hui aux Libanais, et où l’on voit des protagonistes aux maisons de verre manier incontinent les lancers de pierre. Nabih Berry, qui depuis plus de deux décennies préside l’Assemblée, n’est sans doute pas un modèle démocratique du genre, sa plus formidable prouesse étant d’avoir interdit aux députés l’accès au Parlement ! Le deuxième personnage de l’État a eu beau jeu, lundi soir, de faire promptement retirer ses miliciens de la rue ; mais il eût été plus indiqué d’interdire à l’avance toute apparition de ces derniers, le scandale des routes coupées se répétant par ailleurs dans la soirée d’hier.


Dans l’actuel débat, c’est néanmoins le ministre Gebran Bassil qui fait figure de fauteur de crise en faisant montre d’une maladresse qui dépasse l’entendement, d’une méconnaissance de la diplomatie absolument incroyable pour quelqu’un qui se trouve en charge de la politique étrangère libanaise. C’est à lui d’ailleurs, à ses complaisances pour l’Iran que l’on doit nos démêlés avec l’Arabie saoudite et les monarchies du Golfe, où vivent et travaillent des centaines de milliers de nos concitoyens. Obscur en revanche, c’est bien le cas de le dire, a été son passage au ministère des Ressources hydroélectriques…


Sommé de présenter des excuses à son adversaire insulté, le ministre croit pouvoir s’en tirer avec de simples regrets, alors même que la présidence de la République doit bien reconnaître l’existence d’une erreur qui en a engendré une autre. Or ce n’est plus pour la seule diplomatie libanaise que cet homme est dangereux. Charité bien ordonnée commençant par soi-même, c’est à ses propres et dévorantes ambitions que le gendre du chef de l’État porte un coup qui pourrait bien s’avérer fatal. Il passe pour le premier responsable du climat dangereusement délétère dans lequel se trouve plongé aujourd’hui le pays. Autopromu défenseur des droits des chrétiens, il n’a réussi qu’à rassembler dans une même colère, autour du président Berry, la quasi-totalité de la communauté chiite, hiérarchie religieuse incluse. En indisposant au plus haut point le Hezbollah, auquel son président de beau-père doit son élection, il compromet gravement les assises du régime.


En termes de gâchis, difficile en somme de faire mieux. L’exploit mériterait bien une retraite anticipée.

igor@lorientlejour.com

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