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Culture

Le manque de scrupules peut-il être sans limites ?

En librairie

Au cœur d'une société décadente et sulfureuse, le dernier roman de Nabil Malek, « La Reine de Beyrouth ».

09/01/2018

« Je suis un financier, pas un écrivain, ou plutôt un financier écrivant. » C'est en ces termes que Nabil Malek se présente. Vivant en Suisse, il était récemment de passage à Paris pour présenter son ouvrage La Reine de Beyrouth à l'espace L'Harmattan, au cœur du quartier latin, avec son ami Habib Tawa, historien et journaliste. L'occasion de le rencontrer et d'en savoir plus sur un récit peu conventionnel – « un miroir grossissant au vitriol de la société libanaise de 1975 à l'époque contemporaine », selon l'auteur – et dont la construction en spirale est déroutante.

Nabil Malek est né en Égypte, mais il se dit « de cœur libanais ». En 1962, après la nationalisation du canal de Suez, de nombreux Égyptiens s'installent au Liban, dont la famille Malek, naturalisée libanaise par Charles Hélou. L'auteur poursuit ses études en Suisse et entame une carrière dans l'industrie et la finance. Après La remontée du Nil : retour aux sources d'un juif arabe (2010) ; Dubaï, la rançon du succès (2011) et Le dernier chrétien de Tahrir (2014), La Reine de Beyrouth est son quatrième roman.

 

Une spirale d'intrigues spéculaires
L'histoire de cette reine ? En 2006, pendant l'offensive d'Israël au Liban, Layla Lutfallah, héroïne éponyme, disparaît. Femme fatale et influente dans les hautes sphères politiques et financières, elle est l'objet d'une enquête qui n'aboutit à rien, jusqu'à l'ultime révélation d'un personnage secondaire. Son fils, roi de la finance, voit sa raison d'être s'effondrer et se laisse mourir.

Une autre intrigue se superpose : le « pacte avec le diable », selon la formule de l'auteur. « Layla a convaincu son époux d'endosser la responsabilité des malversations financières de son amant, le vice-Premier ministre Achkar, afin d'assurer l'avenir de leur fils, Carlos. Ce dernier a 15 ans en 1985 et a arrêté l'école pour vendre des cigarettes de l'autre côté de la frontière, où il rejoint son amant, Hassan, soldat syrien. » Achkar devient le pygmalion d'un garçon qui s'avère brillant et part faire ses études à Lausanne, puis à Harvard, avant d'être nommé à la tête de la plus grande boîte de finance du marché mondial. « C'est un génie des affaires, un peu comme Carlos Ghosn », précise Nabil Malek.
Dans un contexte de bombardements, de soirées fastueuses, d'argent facile et de luxure, le brouillage des pistes est saisissant.

 

Un roman à clés
D'après Habib Tawa, la force de ce roman réside dans ses « personnages forts et réels ». Pour lui, « la quatrième de couverture nous annonce une histoire de trafics, de magouilles financières, de luttes de pouvoir, mais les aspects les plus profonds ne sont pas révélés ».

Nabil Malek précise que « tous les personnages sont inspirés de personnages réels, certains ont été refondus, d'autres laissés tels quels, mais il n'y a que des pseudonymes. Certaines personnes peuvent se reconnaître. (...) Tout est vrai, l'affaire de corruption d'un homme politique arrêté dans un avion, l'attentat sur un vol Malev, le réseau d'espions du Mossad au Liban »... Les hommes politiques du roman ont des noms familiers (Machnouk, Salamé...) : « Mes personnages sont inspirés de gens qui existent ou ont existé, et quand je parle d'un immeuble de Hamra démoli pour construire une tour, c'est là où j'habitais. »
Le récit s'étend entre 1975 et 2013 et est très renseigné : la présentation des conflits politiques et religieux est factuelle et dénuée de passion ou de sentimentalisme. Ce ton impassible porte une lumière divergente sur des événements tragiques, purs détails dans l'évolution psychologique de personnages dépassés par leurs aspirations contradictoires : « J'ai utilisé des sources multiples pour assumer le point de vue d'un essayiste qui se meut en romancier. Le contexte de guerre est un espace intérieur de transgression jouissive où les êtres se révèlent et où d'autres se perdent. »

 

Une corruption généralisée
Nabil Malek reconnaît s'être demandé si les lecteurs libanais avaient envie de lire un roman aussi cru sur des sujets qui les concernent : « J'avais peur car j'illustre avec beaucoup de détails la corruption, omniprésente dans le pays. Le vice-Premier ministre est assez facile à identifier. L'étendue de sa puissance est rendue possible par une corruption généralisée. »

Une corruption politique, financière, sociale qui gangrène les êtres : le mensonge est partout dans le récit. Le pacte de sincérité entre le narrateur et le lecteur est rompu à plusieurs reprises et le texte narratif, malléable à souhait, se reconstruit sous nos yeux. La Reine de Beyrouth interroge le lecteur sur la culpabilité : le manque de scrupules peut-il être sans limites?

À travers cette arabesque narrative, une autre perspective proposée par l'auteur : « Ce qui m'a toujours surpris, c'est la force extraordinaire de la diaspora libanaise, qui a une certaine importance, bien que peu nombreuse. Il y a une forme d'obsession de la réussite, quel que soit le domaine. Je me suis interrogé sur le prix de cette réussite, le revers de la médaille. »
Et en même temps, une certaine poésie : Habib Tawa retrouve « la beauté de la mer et les paysages contrastés de la Békaa, contrepoint de la noirceur des hommes ».

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