Liban

Au-delà d’un décret, la guerre des « ego »

Décryptage
05/01/2018

Dans un pays où les institutions publiques fonctionnent normalement, la tempête autour du fameux décret d'ancienneté des officiers de la promotion 1994 n'aurait pas lieu d'être. Les décrets devraient suivre leur cours normal, et s'il y a une infraction ou une violation de la loi, ils devraient être corrigés et les choses rentreraient dans l'ordre. Mais au Liban, rien ne se déroule simplement et chaque décision doit faire l'objet au préalable de concertations, voire d'un marchandage suivi d'un bazar. De plus, les médias s'en emparent et une décision secondaire devient une question stratégique sur laquelle chacun doit se positionner.
Concernant le décret qui menace aujourd'hui la cohésion entre les responsables, la question aurait pu être réglée de la façon la plus banale qui soit. Mais plusieurs facteurs sont intervenus pour en faire un problème insoluble... qui n'attend plus que l'émergence d'un nouveau conflit qui fera la une des médias pour être réglé en douce.

Dès le départ, le chef de l'État avait en tête d'accorder une année d'ancienneté à la promotion de 1994 à l'École militaire, parce qu'il estimait que cette promotion a été victime d'une injustice en raison des événements qui ont secoué le pays en 1990 et qui ont provoqué des remous au sein de la troupe avant que la situation ne se régularise à partir de 1992 et 1993. Ces élèves-officiers sont entrés à l'Académie militaire en 1990, alors que le général Michel Aoun était encore à Baabda. Il y a eu ensuite le 13 octobre 1990 et bon nombre d'entre eux ont été contraints soit de s'enfuir, soit de se cacher, avant que leur situation ne soit régularisée quelques mois plus tard. Ils ont ainsi perdu du temps par rapport à leurs camarades. Et Michel Aoun s'était promis de leur rendre justice. Il y avait toutefois d'autres priorités à la suite de son élection à la présidence de la République et ce sujet a dû attendre plusieurs mois avant de revenir sur le tapis.

Finalement, il y a près de trois mois, il a été évoqué et le Premier ministre a donné son accord, se chargeant aussi d'obtenir l'aval du président de la Chambre. Ce dernier a émis des réserves, conseillant de reporter ce sujet pour qu'il ne suscite pas des protestations. Mais il est revenu sur le tapis immédiatement après la fin de ce qui a été appelé « la crise de la démission de Saad Hariri ». Le président de la République a signé le décret et le Premier ministre a fait de même, sans l'envoyer au ministre des Finances. C'est à partir de ce moment que les choses ont commencé à se compliquer.

Pour le président de la Chambre, la signature du ministre des Finances est indispensable, parce qu'elle concrétise le principe de l'entente qui doit prévaloir pour toute décision. Se considérant comme le représentant de la communauté chiite au sein de l'État, il estime que les signatures du président de la République et du Premier ministre ne suffisent pas pour assurer le consensus. Il faut donc la signature du ministre chiite des Finances, sans oublier le fait que le décret d'ancienneté est lié au décret des promotions militaires qui, elles, s'accompagnent d'une hausse des salaires, ce qui exige l'aval du ministre des Finances. M. Berry est d'autant plus en colère qu'il avait averti le Premier ministre de sa désapprobation, et par conséquent, il considère que les deux responsables ont sciemment omis de tenir compte de son avis.
Le chef de l'État et le Premier ministre ont eu beau affirmer que ce décret n'a aucun impact sur le Trésor et que ce sont les promotions qui s'accompagnent d'une augmentation des salaires, rien n'y fait. Nabih Berry campe sur son refus et Baabda maintient sa position. L'affaire peut paraître secondaire, mais elle cache en réalité un véritable problème dans le fonctionnement des institutions. Depuis l'accord de Taëf, une coutume s'est instaurée, selon laquelle toute décision officielle doit faire l'objet d'un accord entre les responsables. Cela avait été appelé à un moment la « troïka » du pouvoir et le principe a été consacré par les gouvernements d'unité (ou d'entente) dans lesquels toutes les parties politiques (et donc confessionnelles) doivent être représentées. Pendant la période de vacance présidentielle, il a même été décidé que toute décision gouvernementale doit être prise avec l'accord de toutes les composantes du gouvernement. Ce qui avait pratiquement paralysé ce dernier. Aujourd'hui, c'est toujours le même esprit qui continue de régner, mais sous des formes différentes. Derrière la volonté du ministre des Finances d'apposer sa signature sur le décret d'ancienneté, il y a donc une crainte qu'une partie soit mise à l'écart des décisions importantes, contrairement à ce qu'on appelle « l'esprit de Taëf », surtout depuis que l'entente règne entre le président de la République et le Premier ministre.

Les médias s'étant emparés de l'affaire, celle-ci a pris une dimension telle qu'aucun des protagonistes ne peut plus faire marche arrière. Le président de la République a tenté de trouver une issue en invitant les parties lésées par ce décret à présenter un recours devant le Conseil d'État, assurant qu'il respectera la décision de la justice. Mais le président de la Chambre veut consacrer la participation de son camp à toutes les décisions. Résultat, le Premier ministre a suspendu la publication du décret dans le Journal officiel, mais le chef de l'État a estimé qu'il est exécutoire même sans cette publication. À la guerre des prérogatives et des textes, s'ajoute désormais celle des « ego ».

 

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Irene Said

Encore des grenouilles qui veulent se faire plus grosses que le boeuf...
Irène Saïd

gaby sioufi

trop d'EGO tue le talent dit on ?
mais quel talent en l'occurence ?
le seul talent qu'on leur accorderais est justement et seulement celui de gonfler leur ego jusqu'a l'eclatement, pas le leur malheureusement , mais celui du Liban.

les medias eux n'en peuvent mais : ou trouver une nouvelle "positive" , a part leurs ""accomplissements"" de la 1ere annee bla bla bla !
les medias connaissent bien leur tactique jusqu'a l'aboutissement de leur but No l'acces a la presidence :
empecher a tout prix( chose facile ) l'accomplissement de la + petite avance generatrice d'un ajustement d'une situation quelconque ,
pour justement foncer apres coup et "" accomplir"" les miracles .

UNE GROSSE erreur de base : SI accomplissements il y a eu, C DE LEUR DEVOIR MINIMAL. il ne faut surtout pas les en remercier SAUF dans les urnes.
non pas leur faire des eloges dignes .... ben oui que dis-je dignes des pays arrieres .

Georges MELKI

Ils nous emmerdent tous à la fin! Mais qu'est-ce qui aurait empêché de traiter cette affaire calmement et sans créer des problèmes inutiles avec estez Nabih?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

JE SALUE LE CHANGEMENT DE DIRECTION DE LA PLUME DE MADAME SCARLETT HADDAD QUI CES DERNIERS TEMPS NE FAIT QU,ANALYSER ET VRAIMENT ECLAIRER TOUT EN LAISSANT AU LECTEUR LE SOIN DU CHOIX !

Saliba Nouhad

Pour une fois, un article objectif, pas basé sur des sources anonymes biaisées et qui décrit bien le degré de décrépitude intellectuelle et morale de nos dirigeants politiques...
Des enfants gâtés, aux « égos » disproportionnés, comme vous le dites, qui jouent encore aux leaders communautaires qui ne veulent rien accorder à leurs adversaires et qui s’en foutent de l’intérêt national ou du citoyen.
C’est ça, la plaie béante de notre pays depuis la guerre civile: nous n’avons rien appris et on reprend les mêmes et on recommence les mêmes stupidités sans fin!

Wlek Sanferlou

Nasrallah prépare le Liban pour la guerre "qui finira toutes les guerres" et entretemps, en pauvres citoyens qui auront tout à perdre dans cette aventure donquicottienne on discute les animosités bénignes entre présidents de tout bord...Akh ya baladnna...

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