L'impression de Fifi ABOU DIB

La polka des damnés

IMPRESSION
16/11/2017

Plus que six jours. Déjà, dans les maternelles, on découpe, on pique, on colle. Canson vert, canson marron, canson rouge, canson blanc. S'il vous plaît, dessine-moi un pays. Le voilà, ton pays. C'est un arbre. Le pays que tu veux, il est dedans. Un arbre, un seul. Pas une forêt, pas une jungle. Une grande forme simple. Un peu de place pour le tronc. Un vaste triangle pour les branches. Voilà. Sous ces branches-là, tu es à l'abri. Le blanc autour, c'est pour dessiner tout ce qui te passe par la tête. Imagine le décor. Le rouge ? Tu comprendras plus tard. Ce n'est pas simple à entretenir ces histoires-là. Pour l'instant, contente-toi de l'aimer, ton bel arbre, ton unique parmi les arbres.

Plus que six jours. Derrière la muraille qui entoure la capitainerie du port de Beyrouth, répétition, sait-on jamais, de la « Musique de l'armée ». C'est ainsi que se nomme cette formation. Ni fanfare, trop péjoratif, ni orchestre, trop théâtral. La musique, à l'armée, est un acte militaire comme un autre. Uniforme marine, guêtres blanches, épaulettes à franges et, sur la manche droite, l'emblème de l'unité : une lyre dorée sur fond rouge, entourée d'épis de blé verts sur fond or. Les soldats musiciens ont fière allure. Leurs tambours sont ornés du drapeau libanais qui pend aussi sur les branches des trompettes. Les sons dont on perçoit l'écho étouffé charrient à eux seuls notre histoire tout entière. L'hymne de l'armée ne cache pas ses influences ottomanes, lesquelles empruntent leurs accents aux valses viennoises, héritage des dernières guerres austro-turques. Nos occupants ottomans adoraient la musique. Leur armée en jouait souvent sur les places de Beyrouth et les jeunes Ahmad et Mohammad Fleyfel, compositeurs des principaux thèmes du répertoire patriotique, adoraient les écouter, de même que Wadih Sabra, compositeur de l'hymne national. C'était avant le mandat français qui allait, lui aussi, entre folklore et polka, laisser son empreinte musicale ne serait-ce que par défaut : chez nous, pas de cornemuseurs comme dans les autres armées arabes. La cornemuse est évidemment un héritage britannique.

C'est pourtant aux Anglais que, par défaut là encore, nous devons cette « indépendance » dont nous ne savons plus trop quoi penser. Ce sont eux qui, il y a de cela 74 ans, appuyant la résistance libanaise de l'époque, ont convaincu les autorités françaises de laisser ce pays se gouverner lui-même, ce qu'il a rarement su ou pu faire. Y avait-il déjà quelque chose de perfide dans les calculs d'Albion, elle dont on sait qu'elle a par ailleurs offert aux juifs d'Europe ce malheureux territoire palestinien qui ne lui appartenait même pas ? Hier les Français et les Britanniques, aujourd'hui les Saoudiens et les Iraniens, entre les deux, les Syriens et les Israéliens, et de moins loin qu'on ne pourrait le croire, les Américains qui jouent en mineur.

Plus que six jours, la Musique de l'armée répète sa musique, sait-on jamais. Les enfants découpent et collent, ils sont bien les seuls à y croire, mais c'est à leur foi que tient la nôtre. Dessine-le grand, cet arbre, il doit pouvoir nous contenir, tant que nous sommes. Un grand triangle très large, non, sans boules, sans guirlandes. Un peu plus droits, les bords, ce n'est pas un chapiteau. Quoi que...

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Nayla De Freige

Je relaie le message de la vice-présidente du CPML, madame Zeina Kayali:
Merci pour ce bel article. Wadih Sabra est en effet le compositeur de l’hymne national libanais (1927) et aussi ce que l’on sait moins le compositeur de l’hymne national ottoman (1908). Il a été en outre le fondateur du Conservatoire national et le premier compositeur à écrire des opéras sur des livrets en turc (les bergers de Canaan, 1918) et en arabe (les deux rois, 1928). Tout ceci n’étant qu’une infime partie de son immense oeuvre fondatrice au service du Liban.

Georges MELKI

"...de même que Wadih Sabra, compositeur de l'hymne national."
On a découvert dernièrement qu'il n'en était pas le compositeur! Cet hymne a été composé par Ahmad Fleifel dans les années vingt, et était destiné(sur un poème différent, bien sûr) à l'éphémère république du Rif marocain...Il paraît que Wadih Sabra l'a tout simplement "acheté" à Ahmad Fleifel...Mais bon, on n'en fera pas une histoire!

N. Noon

Un beau pays résilient. Merci pour cette belle écriture!

Les Américains et les autres "qui jouent en mineur":

https://www.investigaction.net/fr/corm-seuls-les-naifs-pensent-quil-sagit-dun-conflit-entre-sunnites-et-chiites/#undefined.gbpl


Aoun Catherine

A deux pas de chez nous, il y a un cèdre au beau milieu d'un parc tranquille. Ses branches ploient jusqu'au sol. C'est sans doute cela qui lui donne l'air si abattu.
Il a pourtant une paix royale: les nounous sur leur banc papotent sans hausser la voix et les enfants sont surveillés de près par le gardien. Pas question de taper à grands cris dans un ballon de foot!
Mais voilà, c'est un cèdre pleureur! Il n'y peut rien, c'est sa nature. Un message d'optimisme de ses cousins lointains du Liban lui remonterait sûrement le moral!

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