Nos Lecteurs ont la Parole

Justice et pardon

Carine CAMOUN CHAMMAS
OLJ
11/11/2017

Je ne sais pas si la justice terrestre existe. Je ne sais pas plus si la justice divine existe, même si la foi me dit d'espérer.
Ce que je sais, en revanche, c'est que tuer un homme fait de vous un coupable. Au sortir d'une guerre, ça en fait des coupables. Le couperet de la justice ne tombe pas sur tous. Hélas. On ne compte pas le nombre d'assassins, de criminels, de dégénérés de tous pays qui ont coulé des jours tranquilles dans les endroits où ils ont officié si ce n'est sous d'autres cieux. L'histoire est ainsi faite que pour pouvoir continuer, elle plie certaines pages du bout des doigts et en fermant les yeux.
Alors, quand vient enfin un procès, malgré un box des accusés vide, il faut se réjouir. Et se scandaliser que dans un pays qui tente de se reconstruire, un journal fasse sa une en glorifiant un coupable.
J'avais douze ans à cette époque. La guerre avait imprimé mes nuits d'une encre épaisse et asphyxiante et mes jours étaient rythmés par une peur primaire. Je ne savais rien des belligérants ni des acteurs de la pièce qui se jouait sur nos terres. Mais une voix s'était levée. Et cette voix parlait à mes tripes un langage que je comprenais. Et je pense que quiconque l'a écoutée entre août et septembre de cette année, en occultant les tenants et aboutissants de la crise qui sévissait, a été remué aux tréfonds de lui-même.
Depuis ce funeste mois de septembre, je traîne un boulet aux pieds. Un boulet qui m'empêche de partir, d'aller vers d'autres cieux, de connaître le répit – si ce n'est le bonheur – ailleurs. Un boulet qui est un pays rêvé, touché du doigt pendant quelques jours et réduit en poussière. De l'avoir entrevu, je sais qu'il aurait existé.
Je suis persuadée que toute une génération qui se retrouve aujourd'hui au pouvoir a partagé ce rêve, et qu'elle court après ce mirage. Ses discours, ses promesses et ses actions sont des émanations de ce rêve-là.
Hélas, à vivre dans une ferme que la corruption nourrit, il n'y a plus grande place pour les idéaux. À moins de se débarrasser des métayers. Mais de héros il n'y en a plus guère et les soldats sont fatigués.
C'est dans ce cadre de grand ménage qu'est tombé le film de Ziad Doueiry. Ce film que le spectateur reçoit comme une claque en pleine figure. Car il met le doigt sur une autre plaie de la guerre. Il y a les coupables certes, mais il y a aussi les autres. Ceux qui paient la facture tous les jours dans leur chair, dans leurs rêves brisés, dans un avenir qui ne s'écrit plus qu'en pointillés. Comment vivre après l'enfer ? Et si la réponse était dans le regard ? Regarder l'autre dans les yeux et voir en lui un compagnon d'infortune. Lui tendre la main pour se relever. S'excuser et pardonner. Pour se retrouver ensemble à la porte de demain.

 

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