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Idées

Quelle place pour la diplomatie française dans la crise libanaise ?

Démission de Saad Hariri
11/11/2017

Le 3 novembre, Saad Hariri recevait au Grand Sérail de Beyrouth l'ambassadeur de France au Liban, Bruno Foucher, accompagné de la ministre de la Culture Françoise Thyssen. Le lendemain, il annonçait, à la surprise générale, depuis Riyad sa démission de son poste de Premier ministre, au motif que sa sécurité personnelle n'était plus assurée dans son pays.
Cette décision a suscité l'incompréhension de la plupart des formations politiques libanaises, mais aussi de vives inquiétudes sur l'éventualité d'une « guerre des axes » sur le théâtre libanais à peine remis d'une très longue crise institutionnelle (2014-2016). La plupart des analystes ont interprété la décision de Saad Hariri comme un diktat imposé par l'Arabie saoudite à un Premier ministre libanais jugé trop indulgent à l'égard du Hezbollah soutenu par Téhéran et allié fidèle de Damas. Alors que le spectre des tensions rejaillit soudainement et que l'administration Trump soutient sans réserve son allié saoudien, se pose la question des marges de manœuvre de la diplomatie française au Liban. La France se contente-t-elle d'être spectatrice ou dispose-t-elle d'un réel levier d'action diplomatique pour débloquer la crise en cours ?

Resserrement des liens
Le Quai d'Orsay a réagi immédiatement le 4 novembre en publiant un communiqué officiel rappelant que « La France se tient aux côtés du Liban et réaffirme son soutien à l'unité, la souveraineté et la stabilité de ce pays ami ». Paris a compris très vite le danger potentiel. Le 6 novembre, par l'intermédiaire du Groupe international de soutien au Liban (GIS), le gouvernement français a exprimé son inquiétude face à la situation en cours. Les membres du GIS ont salué la réaction calme et mesurée des dirigeants libanais face aux circonstances et ont insisté sur l'importance du maintien de la continuité des institutions étatiques et du respect du calendrier électoral. À la différence de la diplomatie américaine, la diplomatie française a montré rapidement un activisme remarquable dès l'annonce de la démission du 4 novembre. Le 7 novembre, l'ambassadeur Foucher a insisté publiquement auprès du mufti de la République sur une nécessaire unité du Liban, reconnaissant que celle-ci était désormais menacée. Le 9 novembre, il est reçu à Baabda par Michel Aoun. Fidèle à la longue histoire des relations franco-libanaises depuis l'indépendance (1946), Paris ne peut en effet rester indifférent devant la dégradation d'une situation intérieure susceptible de remettre en question une unité libanaise pour laquelle sa diplomatie a toujours plaidé et œuvré. En plein vide institutionnel, Bruno Foucher entend même continuer à développer toujours plus la coopération franco-libanaise.
L'élection à la présidence de la République de Michel Aoun (avec l'appui du Hezbollah) et d'Emmanuel Macron a paradoxalement contribué à un certain resserrement des liens entre Paris et Beyrouth. Avant son élection, le candidat Macron avait trouvé auprès du général Aoun une forme de reconnaissance internationale sur la scène moyen-orientale. La récente visite officielle du président libanais à Paris n'a fait que renforcer la volonté de coopération entre Paris et Beyrouth.
Les dossiers en cours sont nombreux entre les deux pays (réfugiés syriens, coopération militaire, économique et culturelle). Les liens entre la France et la famille Hariri ne sont plus à démontrer, mais Paris ne semble pas avoir les moyens de remettre Saad Hariri dans le jeu politique libanais, lequel s'organise essentiellement depuis Riyad et Téhéran. La France a perdu récemment beaucoup de terrain sur le marché de l'armement saoudien et ses moyens de pression sont limités. François Hollande lui-même avait échoué en 2016 à débloquer le dossier de la présidentielle.

Realpolitik française
Faute de peser réellement sur les jeux politiques libanais, la diplomatie française a opté en revanche pour la carte de la médiation afin d'obtenir le retour de Saad Hariri et d'éviter les risques d'une éventuelle intervention militaire saoudienne au Liban-Sud. La médiation est la carte que Paris a toujours jouée depuis la guerre du Liban. La visite improvisée d'Emmanuel Macron à Riyad le 9 novembre pour y aborder la question libanaise avec le prince Mohammad ben Salmane témoigne d'un certain zèle français dans ce domaine, mais aucun résultat concret n'a filtré jusqu'à ce jour.
La France cherche à l'évidence à repositionner sa diplomatie moyen-orientale au premier plan à partir du terrain libanais, et sa force vient de sa capacité à dialoguer avec toutes les parties en présence. Les relations en apparence amicales entre Emmanuel Macron et Donald Trump pourraient constituer un atout pour modérer les ardeurs d'un président américain très hostile au Hezbollah, poussé en ce sens par l'Arabie saoudite et Israël. L'ambassadeur Bruno Foucher lui-même est un bon connaisseur du théâtre iranien pour avoir dirigé l'ambassade de France à Téhéran (2011-2016).
Autre atout, la diplomatie française entend rester sur une ligne traditionnelle de neutralité et de non-ingérence au Liban. Contrairement à Washington, Paris adopte un ton plutôt modéré à l'égard du parti de Hassan Nasrallah. Fidèle aux principes de la déclaration de Baabda (2012), la realpolitik française au Liban encourage les solutions politiques privilégiant la stabilité, le dialogue et le respect des institutions, y compris quand elles intègrent des alliés ou des membres du parti chiite. C'est justement ce dont ne veut plus Riyad, ce qui questionne d'autant plus les chances de succès de la diplomatie française.

Stéphane Malsagne est agrégé et docteur en histoire de l'Université de Paris I. Dernier ouvrage : « Sous l'œil de la diplomatie française, le Liban de 1946 à 1990 » (Geuthner, 2017).

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