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Idées

Déclaration Balfour : La guerre de la sémantique

Déclaration Balfour
Georges CORM | OLJ
04/11/2017

La déclaration Balfour a ouvert au Proche-Orient une guerre sémantique qui n'en finit plus d'enfler à propos de la Palestine de façon générale, mais aussi des différentes sociétés du Levant. De cette guerre des mots, qui est aussi une guerre des symboles émotionnels, nous sommes encore peu conscients, en Orient comme en Occident.

Il en a été ainsi de l'introduction du concept de « foyer national », notion inconnue du droit international qui ne connaît que les États ou bien les nécessités de la protection des individus (l'ancien « droit des gens », tel que défini par les grands juristes des XVe et XVIe siècles), notamment en temps de guerre. Le concept de foyer national est apparu en 1917 comme tout à fait innocent, une « œuvre de bienfaisance » envers la communauté juive anglaise. Pourtant, cette dernière ne connaissait pas de persécutions et était fort bien intégrée dans le tissu social britannique, ayant même eu au XIXe siècle un Premier ministre de confession juive (Disraeli). Adresser une lettre à une notabilité financière anglaise de confession juive (lord Rothschild) était donc quelque peu loufoque.

Mais les détails historiques nous apprennent que l'idée d'un transfert des Britanniques de confession juive en Palestine était vieille dans la diplomatie impériale britannique. Elle avait été proposée par un consul britannique siégeant à Beyrouth qui s'inquiétait, en 1840, de l'influence grandissante de la France sur la communauté maronite au Liban et avait estimé que la Grande Bretagne, en transférant les Britanniques de confession juive en Palestine, pourrait faire contrepoids.

 

Confusion entre religion et nation
Plus grave, le concept fait de la religion juive une « nation » en formation, confondant ainsi nationalité et religion. Ce que réalisera plus tard la Grande-Bretagne à propos des Indiens musulmans qu'elle poussera à la sécession en 1947-1948, laquelle s'effectuera dans un bain de sang. Mais la politique impériale britannique n'est pas la seule à jouer de la sémantique. La politique française avait elle aussi désigné les communautés religieuses du Levant par le terme de « nations », confondant ainsi religion et nationalité. Cela l'amènera un peu plus tard à créer un État alaouite et un État druze en Syrie, sans que les intéressés l'aient demandé, expérience balayée par une révolte générale des Syriens (qui sera alors bizarrement qualifiée de « révolte des druzes »). Nous sommes ici au cœur des visions européennes sur l'existence d'une « question d'Orient » que j'ai longuement analysée par ailleurs.

Mais la guerre de la sémantique ne s'arrête pas à cette confusion entre religion et nationalité dans la déclaration Balfour. En effet, d'une façon particulièrement insidieuse, le texte affirme que la création de ce « foyer national » ne devra pas « porter atteinte aux droits civils et religieux » de la population locale palestinienne, ce qui peut apparaître comme juste et normal, si l'on ne prend pas garde. En effet, le texte omet totalement la mention des droits politiques de la « population locale » qui n'est même pas désignée comme un peuple enraciné dans une terre, mais comme des « collectivités non juives existant en Palestine » (!).
On peut difficilement imaginer une nouvelle sémantique aussi cruelle que celle contenue dans cette déclaration qui, en 69 mots seulement – qui sont le cœur du texte –, pose les bases du déracinement de la population palestinienne qui dure jusqu'aujourd'hui et des souffrances endurées par elle sans discontinuer depuis le début du mandat anglais sur cette terre. Sans parler des souffrances du peuple libanais qui a payé aussi un prix très fort du fait de la déclaration et continue aujourd'hui d'avoir ce voisin brutal, qui a occupé durant 22 ans de larges parties du sud du Liban et est arrivé en 1982 jusqu'à Beyrouth, dont la partie ouest a été martyrisée durant plus de deux mois. Beaucoup de Libanais et de Syriens chrétiens avaient été d'ailleurs les premiers à tirer la sonnette d'alarme dès les débuts du XXe siècle sur l'immigration d'Européens de confession juive en Palestine.

 

Sémantiques extrêmes
Il est intéressant de noter que la guerre des sémantiques continuera après la déclaration Balfour et dure jusqu'aujourd'hui. Que l'on se souvienne de l'interprétation scélérate de la diplomatie britannique concernant la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies intimant l'ordre à l'État d'Israël de retirer son armée des territoires occupés par elle, suite à la guerre de juin 1967. Cette diplomatie avait alors estimé que la résolution ne parlait pas de « tous » les territoires, mais simplement « de » territoires occupés. L'on peut aussi se souvenir que le président François Mitterrand avait effectué un redoutable glissement sémantique en parlant de « territoires disputés » et non plus occupés à propos de la Palestine.

Par la suite, la diplomatie américaine avait consacré une nouvelle et perverse sémantique concernant les États arabes, les uns étant qualifiés de « modérés », les autres de « radicaux ». Les premiers étant ceux docilement soumis aux États-Unis et à sa politique régionale, les autres refusant de s'aligner sur elle, plus proches de l'URSS et beaucoup plus vocaux en matière de droits des Palestiniens. On aime évidemment plus facilement des personnes ou des États modérés et l'on s'effraye du radicalisme. Mais la question qui se pose est celle de savoir si, en matière d'application des principes généraux du droit, l'on peut être « modéré ». Être modérément pour l'application du droit ne fait pas de sens. Ou alors il faut revoir toute notre conception du droit. Cela sans parler des sémantiques extrêmes relatives à des « axes du mal » ou un « empire du mal », chères aux deux présidents Ronald Reagan et Georges W. Bush ou, plus récemment, à un « triangle chiite » subversif.

Notons aussi que la confusion entre nationalité et religion a envahi le monde arabe et musulman, depuis que l'Arabie saoudite et le Pakistan ont créé l'Organisation des États islamiques et œuvré à faire émerger une altérité islamique dans le monde, loin de l'humanisme ouvert auquel aspirent tous les hommes de bonne volonté.
Le Liban quant à lui ne doit pas oublier que son voisin israélien – qui pratique un apartheid encore plus sanglant que celui exercé autrefois en Afrique du Sud – voit dans la formule libanaise du « vivre en commun » un danger mortel pour son avenir. Il nous revient donc d'apprendre les règles de la guerre des sémantiques pour mieux résister à celle que pratiquent l'État israélien et ses protecteurs américains et européens.

 

Ancien ministre des Finances (1998-2000) et professeur à l'Institut des sciences politiques de l'Université Saint-Joseph. Dernier ouvrage : « La nouvelle question d'Orient » (La Découverte).

 

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DAMMOUS Hanna

Article très bien tissé, je note que les chrétiens au début du 20ieme siècle dans les régions contrôlées par l’empire ottoman étaient bien conscient du danger, le caïmmacam de Safed, un chrétien orthodoxe de l’actuel Liban nord, refusa de signer le transfert de la propriété de l'état ottoman aux acheteurs juifs occidentaux, qui ont même proposé 100 livres or par mot du texte de la cession pour le convaincre. Il refusa mais plus tard, il reçoit un ordre de la porte sublime de s’exécuter. Ne voulant pas se mouiller dans ce complot, il échangea son mandat avec le caïmmacam de Safita d’époque pour échapper à cette malversation. Cela-étant dit, la promesse de Balfour fut purement financière, les britanniques avaient besoin de l'or de la communauté juive pour financer la guerre 14-18, raison pour laquelle les israéliens considèrent qu'il ont acheté la Palestine.

de Saint Maur Clotilde

Une rectification : Disraeli n'était pas de"confession juive", comme il est écrit. Il était anglican.

Quand est-ce que ce peuple va lutter?

C'est plutôt étrange qu'un grand politologue tel que M. Corm, qui par ailleurs ne manque ni de sagesse ni de perspicacité, puisse attribuer la Déclaration Balfour à un acte britannique de «bienfaisance» vis-à-vis de la communauté juive britannique. N'est-ce pas, M. Corm, que cette déclaration fût octroyée plutôt aux Juifs d'Europe orientale, victimes d'une longue histoire de pogroms et de persécutions tout au long du 19ème et début du 20ème siècles? Étrange aussi qu'un grand penseur tel que M. Corm soit incapable (ou alors à l'instar des grands anti-sémites de nos jours refuse) d'accepter la «judéité» (qui désigne en même temps les Hébreux, les Israélites, les Juifs, et les Israéliens en tant que peuple à part) sinon par le biais de termes religieux. Nier les attributs «ethniques» du peuple juif, le reléguer à une existence strictement religieuse comme le fait M. Corm, ne peut provenir que de ces trois impulsions: ignorance, mendacité, ou alors une déformation pure et simple de faits historiques axiomatiques. Et puisque M. Corm est loin d'être ignare, on se demande quelles peuvent êtres les motivations qui ont pu conduire ce grand monsieur aux mêmes perversions sémantiques contre lesquelles il prétend avertir ses lecteurs.

Quand est-ce que ce peuple va lutter?

C'est plutôt étrange qu'un grand politologue tel que M. Corm, qui par ailleurs ne manque ni de sagesse ni de perspicacité, puisse attribuer la Déclaration Balfour à un acte britannique de «bienfaisance» vis-à-vis de la communauté juive britannique. N'est-ce pas, M. Corm, que cette déclaration fût octroyée plutôt aux Juifs d'Europe orientale, victimes d'une longue histoire de pogroms et de persécutions tout au long du 19ème et début du 20ème siècles? Étrange aussi qu'un grand penseur tel que M. Corm soit incapable (ou alors à l'instar des grands anti-sémites de nos jours refuse) d'accepter la «judéité» (qui désigne en même temps les Hébreux, les Israélites, les Juifs, et les Israéliens en tant que peuple à part) sinon par le biais de termes religieux. Nier les attributs «ethniques» du peuple juif, le reléguer à une existence strictement religieuse comme le fait M. Corm, ne peut provenir que de ces trois impulsions: ignorance, mendacité, ou alors une déformation pure et simple de faits historiques axiomatiques. Et puisque M. Corm est loin d'être ignare, on se demande quelles peuvent êtres les motivations qui ont pu conduire ce grand monsieur aux mêmes perversions sémantiques contre lesquelles il prétend avertir ses lecteurs.

Melki Elias

Monsieur Corm nous a habitués dans ses écrits à la profondeur de l'analyse, la clarté de l'expression et l'élégance du style. Nous les retrouvons dans cet article.

Emile Antonios

Le professeur Corm récuse par ailleurs le concept de « Choc des civilisations » et dans cet article veut réfuter une certaine sémantique.
Pour ne pas s’étaler sur une polémique ou une analyse contradictoire on pourrait exprimer le fait de ne pas partager ses opinions dans ce domaine.
Il existe des visions du monde « Weltanschauung » différentes dans plusieurs parties de la planète, un hindou ne voit pas le monde et n’utilise pas les mêmes concepts – sémantique- qu’un finlandais etc.
Une reconnaissance mutuelle de ces différences et leur acceptations par les différentes populations serait plus à même de créer un « Dialogue des civilisations » bienfaisant pour la paix et le « vivre en commun ».

Marionet

Une analyse brillante et passionnante. George Corm a beaucoup écrit en effet sur la question d'orient et tous ses bouquins devraient être traduits et lus en arabe. Ils rappellent et analysent des constantes des politiques occidentales au Proche-Orient, de nature à infléchir certaines politiques dites nationales.

N. Noon

Merci M. Corm!
Ahmed Henni résume bien ce que j'ai toujours pensé de vos écrits: "Georges Corm, auteur de nombreux ouvrages consacrés à l'histoire du Proche-Orient, poursuit inlassablement, face à tous les falsificateurs, son œuvre de pédagogie démystificatrice sur ces questions sensibles que sont les évènements qui secouent depuis fort longtemps les sociétés du Proche-Orient."

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