« La dépression : parlons-en ! » est le slogan choisi cette année pour célébrer la Journée internationale de la santé mentale. Dédiée à la dépression, à cette maladie tant décriée, une journée n'est pas pour autant suffisante pour aider à comprendre comment plus du cinquième de la population mondiale se réveillera un jour atteint d'un mal qu'on ne saura pas vite déceler et qui peut traîner tellement jusqu'à ce que le patient qui en souffre commence à avoir des velléités suicidaires.
Car la dépression tue !
Complication majeure, le suicide est à la dépression ce que l'infarctus du myocarde est au cœur, très souvent une issue fatale. Très souvent, car Dieu merci, si un million de morts sont répertoriés par an dans le monde à cause du suicide, un très grand nombre de personnes déprimées ne se suicideront pas. Mais elles souffriront beaucoup, jusqu'à la lie, de cette souffrance érosive plus forte qu'un cancer qui lime les os. Certains de ceux qui ont expérimenté ce sentiment macabre nous diront d'ailleurs que, sans conteste, ils auraient préféré les affres d'une maladie, aussi douloureuse soit-elle, à cette espèce d'élan élégiaque qui les prend quand leur âme rentre dans les ténèbres de la déprime.
Étrange maladie, la dépression est pleine de paradoxes. Sans cause, elle est encore plus grave. Nos prédécesseurs psychiatres parlaient de dépression endogène comme pour signifier qu'elle peut naître du plus profond de notre cerveau et qu'elle n'attend souvent aucun traumatisme pour se réveiller en nous. Survenant après une cause, elle est plus difficilement traitable. Car quel antidépresseur du monde peut rendre le sourire à une mère affligée par la mort de son enfant, ou un époux perdant sa compagne de vie ?
De plus, la dépression n'a pas de scrupules. Souffrant d'une maladie chronique, une personne se voit souvent doubler son mal par la dépression en plus. C'est le cas de toutes les maladies chroniques : du cancer à l'insuffisance rénale, des maladies cardiaques à l'ostéoporose, un mal ne vient souvent pas seul.
Et la dépression répond vite à l'appel !
Par ailleurs, la dépression est porteuse de haine, de cette haine qui laisse la personne se dire « je n'aime plus rien, et je ne m'aime plus moi-même ».
Ayant plusieurs visages, la dépression ne nous laisse isoler aucun tableau commun, tant elle est polymorphe dans sa présentation, touchant tous nos instincts (sommeil, sexualité, alimentation...), allant jusqu'au plus profond de notre vie.
La dépression est volontiers acariâtre, elle nous ronge de l'intérieur, dilapide notre capital de bonheur, accapare notre concentration qui dès lors fléchit, nous fait exploser notre année scolaire ou universitaire. Étrange mal qui, quand on travaille beaucoup, pointe à l'horizon, le burn-out, et quand il se manifeste, on n'a plus aucune volonté de vouloir travailler et c'est l'aboulie.
Voilà pourquoi une seule ou deux journées ne peuvent suffire pour décrire ce mal du siècle, ou plutôt des siècles, depuis l'Antiquité et Hippocrate jusqu'à nos jours. Et pourtant, c'est le pari pris par la Société libanaise de psychiatrie. En deux jours, nous avons voulu réunir un nombre important de spécialistes pour débattre de plusieurs aspects de la dépression, avec des interventions de haut niveau scientifique, mais aussi accessibles au grand public, car tout le monde est concerné par cette maladie.
Les 3 et 4 novembre prochain, notre Société, qui représente tous les psychiatres du Liban, ouvre à tous ses assises pour apprendre ensemble à lutter contre la dépression. Celle-ci, détectée tôt, peut être très bien traitée. En médecine, peu de maladies peuvent se prévaloir du luxe d'être aussi bien éradiquées.
Car s'il est impossible de ne pas tomber malade, il n'est pas inéluctable de souffrir !
Dr Sami RICHA
Professeur associé de psychiatrie – Faculté de médecine
de l'Université Saint-Joseph.
Chef de service – Hôtel-Dieu de France.
Docteur en bioéthique.
Membre de la Société libanaise
de psychiatrie.
Auteur de « La Psychiatrie au Liban,
une histoire et un regard », éd. Dergham, et « Trois dont un de plus » aux éditions L'Harmattan.

